LE PENDULE

Roman

Fiction

Environ 180.000 signes ou 120 pages de 1.500 signes

Copyright 2005-2012 Ana Ilen

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

C’est mon premier jour de travail à la prestigieuse agence artistique Phénix, à Monaco.

Après trois mois d’attente et plusieurs interviews, je suis finalement embauchée avec une période d’essai de deux mois.

Je suis arrivée 15 min en avance, plein d’enthousiasme et d’une bonne humeur presque indécente dans le milieu artistique pour cette heure de la journée.

Il est 8H45.

Je sonne et j’attends. Personne ne me répond. Je sonne une seconde fois, puis  une troisième fois, mais évidemment il n’y a personne à l’agence.

J’appelle la directrice administrative Mme Duval sur son téléphone portable. Aucune réponse.

J’attends patiemment devant la porte toute en observant la disparition progressive de mon enthousiasme et la dissipation de la bonne humeur indécente. Tant mieux !

Vers 9H20, je vois Mme Duval arriver doucement.

-       Bonjour ! Pourquoi êtes-vous ici ?

-       Je dois commencer le travail à 9H00.

-       Ah oui !

Elle ouvre la porte sans aucune explication ni excuse. Je suis perplexe.

-       Si je dois arriver la première, une clef me sera peut-être utile…

-       Vous recevrez une clef quant M. Shlomsky décidera de vous en donner une – dit-elle sèchement.

Ah, la clef de la confiance… Je n’insiste pas.

-       Si vous voulez, je peux changer mes horaires.

-       Ce n’est pas la peine, Goran arrive normalement vers 8H00.

Ah, quel soulagement ! Je n’attendrai pas 20 minutes tous les matins pour entrer, c’est déjà bien.

Nous montons au dernière étage des bureaux, situé dans un immeuble moderne à Monte Carlo, pas loin de l’hôtel Ermitage.

Mme Duval n’est pas très loquace et ne perd pas son temps pour mettre a l’aise les novices.

- Voilà mon bureau, vous le connaissez, en  face c’est celui de Giorgio, à droite il y a Demis, le petit ami de M. Shlomsky, à gauche c’est l’ancien bureau de la directrice artistique et voici le vôtre.

Elle me montre une petite pièce en face des toilettes, au bout du couloir.

Toute minable, avec un bureau en métal qui a du être gris il y a longtemps, une chaise en tissu d’une couleur indéfinissable et des étagères blanches.

Un ordinateur avec imprimante complètent  le mobilier.

L’unique fenêtre se trouve au plafond, en sous-pente, et n’est pas plus grande que l’écran de l’ordinateur.  Un ciel gris et triste qui se faufile à travers celle-ci complète l’atmosphère peu réjouissante.

Le bureau est séparé du couloir par une cloison blanche vitrée, ce qui me donnera la possibilité d’entendre la chasse d’eau des toilettes, chaque fois que quelqu’un les utilisera.

Quelle charmante perspective !

Bon, il faut bien commencer quelque part. Je m’encourage moi-même.

Mme Duval observe ma réaction avec curiosité et amusement.

-       Votre prédécesseur, José, est resté ici quatre mois.

-       Ah,  je comprends. Et son prédécesseur ?

-       C’était une fille. Elle a fait également… 4 mois, je crois.

-       Le chiffre 4 semble être fatal dans ce bureau.

-       Pas tout à fait, il y a d’autres chiffres fatals aussi, comme 1, 2, 3, etc.

-       Mois ?

-       Mois et année – dit-elle distraite.

-       Les employés changent souvent, je vois.

-       Oui et non. Ceux qui surmontent les chiffres fatals restent très longtemps chez M. Shlomsky. Goran, par exemple, est là depuis 20 ans, Donatella depuis 7 et moi depuis 4.

-       Ah, c’est bien d’entendre ça – je soupire, soulagée – Y-a-t-il une raison particulière pour cela ?

-       Oh, on ne peut pas dire exactement, c’est un tout. C’est lié au caractère du patron, M. Shlomsky et au caractère des employés, à leurs attentes, à leur persévérance, etc. Vous allez comprendre …

-       Je vois. Bien, il faut commencer le travail – dis-je pleine d’enthousiasme et de détermination pour affronter tous les challenges du destin et résister à tout.

-       Doucement – me dit Mme Duval – Tout d’abord il faut faire connaissance avec l’activité de la boite et après nous verrons ce que vous pouvez faire.

Surprise ! Je suis embauchée, sans pour autant qu’ils sachent bien ce que je dois faire.

Quel luxe, une approche individuelle ! Je fais ce que je peux. C’est presque selon Karl Marx, chacun donne selon ses capacités, chacun reçoit selon ses besoins. Presque, parce que le salaire prévu est loin de couvrir mes besoins. Mais, finalement, nous sommes dans une principauté, et pas dans un pays communiste.

-  Regardez les dossiers qui sont dans votre bureau, c’est le meilleur moyen de faire connaissance avec l’activité de la société.

Elle me montre des petites piles de papier sur le bureau, sur les étagères et me laisse me débrouiller.

-       Quand verrais-je M. Shlomsky ?

-       Je ne sais pas. Il va vous appeler.

Bien ! Au travail ! – me dis-je en me jetant avec ardeur sur les papiers empilés dans différentes bannettes..

Le fauteuil est plein de bosses et les roulettes coincent, mais je ne suis pas là pour le confort.

Je n’arrive pas à ouvrir les tiroirs du bureau. Après un effort considérable, accompagné des crissements assourdissants de la vieille ferraille rouillée, un des tiroirs cède et je me retrouve par terre !

Je me lève et je regarde, le souffle coupé, dans le tiroir,  attendant de découvrir des trésors cachés. Il est vide.

Bon, d’accord, j’abandonne les tiroirs. Je commence à lire les feuilles d’une bannette. Il n y a pas d’ordre à moins que cela soit un ordre particulier.

Il y a des demandes de disponibilité envoyés à différents orchestres, des biographies de chefs d’orchestres et de solistes, des réponses de directeurs musicaux sur des programmations, les programmations de différents festivals, les effectifs d’orchestres concernant des programmes particuliers, des propositions de programmes, des réservations d’hôtels et de vols, etc.

Bref, il y a tous les sujets liés à l’organisation d’un concert, enfin plus au moins.

La majorité de la correspondance est en espagnol.

Vers 10h00, les bureaux commencent à se peupler.

Je me demande si je dois prendre l’initiative de faire la connaissance de mes autres collègues, ou si je dois attendre d’être présentée par Mme Duval ? J’ai déjà fait la connaissance superficielle de la plupart d’entre eux à l’occasionne de mes plusieurs interviews d’embauche. L’agence comptait 6 employés de 5 nationalités.

Puisque personne n’a encore utilisé les toilettes et que personne, à part Mme Duval, ne se rend compte de mon existence au bout de couloir, je décide de me présenter moi même.

Je respire profondément et je sors. La porte du bureau du « petit ami » de M. Shlomsky est ouverte.

-       Bonjour ! – dis-je cordialement au jeune homme, assis derrière son bureau - Je suis Ina, enchantée !

-       Demis, enchanté – me dit en anglais un charmant jeune homme de 25-30 ans. – Vous êtes la dame qui parle sept langues, russe ci-inclus, n’est-ce pas ?

Je confirme.

-       Donc vous détenez le record maintenant. Jusque là c’était M. Shlomsky avec six langues. Moi, je n’en parle 5 seulement. – dit-il modestement.

-       Seulement ! Vous rigolez ? Toutefois les gens du monde de la musique classique sont polyglottes, c’est connue.

-       Oui, plus ou moins. Est-ce que vous avez besoin de quelque chose ? – demande-t-il pour couper court notre conversation.

-       Oui et non ! De tout et de rien en particulier. Je suis en train de faire connaissance avec l’activité de l’agence.

-       Bien, si vous avez besoin de quelque chose, n’hésitez pas à me le demander – me dit-il et il se tourne vers son ordinateur.

-       C’est très gentil, merci – Un peu déçue j’hésite toujours, debout dans le cadre de la porte. Puisqu’il a l’air d’avoir épuisé la conversation, je sors. – Merci et bon travail !

Il me semble jovial, mais distant. Je savais de Mme Duval qu’il est Grec et  je vois que il est beau comme un dieu de l’Olympe, avec des manières polies de garçon de bonne famille.

Je continue la conquête des bureaux et j’avance vers l’escalier. La porte du bureau de Mme Duval est fermée, mais celle de Giorgio est grande ouverte et j’entends sa voix douce et charmante parler en allemand au téléphone.

J’apparais devant lui et le salue avec un grand sourire, comme un ami de longue date (nous nous sommes vus deux fois déjà !).  Il me fait signe d’entrer.

Il raccroche le téléphone et se lève de son bureau avec un grand sourire. Quel amour de collègue!

-       Bonjour Ina et bienvenue chez Phénix ! C’est ton premier jour, n’est-ce pas ? Je suis content de te voir. Où es-tu, dans quel bureau ? ! Ah, je vois… . Ne t’inquiète pas, nous sommes tous passés par là, moi j’y suis resté 6 mois. Je ne dis pas que maintenant c’est beaucoup mieux, mais c’est moins bruyant. Enfin, je n’entends plus l’eau couler, ce que me donnait tout le temps envie de faire pipi – il me submerge de paroles, comme un ruisseau, gai et sautillant de sujet en sujet.

Comme tous les gens très occupés et impatients, il pose des questions et donne les réponses sans attendre. Il a de grands yeux  intelligents et un regard chaleureux.

Je me sens finalement le bienvenue et lui en suis très reconnaissante. Il est également très beau, de grand taille, avec des traits purs et classiques et une manière de parler très artistique, vive et pleine de gesticulations, à l’italienne.

-       Je suis désolé de devoir te quitter, mais M. Shlomsky m’a demandé de descendre. A tout à l’heure ! - dit-il en dévalant les marches de l’escalier quatre à quatre.

Je suis un peu rassurée. Il n’y a plus personne au deuxième étage et je  descends au premier pour continuer ma conquête. En entrant dans le bureau de Donatella, je vois la porte de M. Shlomsky entrouverte, il est en train de discuter avec Giorgio et Donatella. Je le salue poliment et il me répond d’un signe de la tête.

J’entre chez Goran et me présente.

Goran se lève et me serre la main. Il est petit, mince et élégant.

-    Vous avez un accent charmant, d’ou vient-il ?

-       Je suis Suédois, mais j’habite depuis 30 ans ici, à Monaco.

Le téléphone sonne et il répond. La conversation semble se prolonger et je fais signe que je monte au deuxième étage.

Bien ! Il me reste à voir Donatella, l’italienne affairée du premier étage.

Je monte, contente de mon exploit. En haut de l’escalier je rencontre Mme Duval.

-       Qu’est-ce que vous faites là ?

-       Je suis allée dire bonjour à tout le monde.

-       Ah ! – dit-elle sans trop d’enthousiasme – Si vous avez terminé d’étudier les dossiers dans votre bureau, je peux vous donner quelque chose à faire.

-       Très bien !  Je suis à vous.

Elle me donne une pile de dossier de comptabilité à archiver. Elle est également la comptable de la société. Je me renferme dans mon bureau et attaque ce travail avec zèle.

Vers 13H00, presque tout le monde est sorti déjeuner. Je demande à Mme Duval quand je vais rencontrer M. Shlomsky.

Elle me regarde, hésitante.

-       Je dois vous dire quelque chose…  Je ne vous ai pas prévenu, mais M. Shlomsky est un peu superstitieux, vous savez, comme tous les artistes. Il est interdit ici d’être habillé complètement en noir, or vous êtes habillée complètement en noir. Quand il vous a vu, il m’a appelé pour me dire qu’il ne veut pas vous voir aujourd’hui à cause de cela.

Je m’examine de la tête aux pieds. C’est vrai, je n’ai même pas un bijou de couleur, je suis vêtue tout en noir. J’aime le noir parce qu’il contraste bien avec mes cheveux blonds et la plupart de ma garde-robe est noire.

-       Je suis désolée, mon Dieu ! Je n’y ai pas pensé… - je réfléchis vite. – Et si je mets une écharpe colorée, est-ce qu’il changera d’avis ?

-       Peut-être !

Je sors pour ma pause du déjeuner et la première chose que je fais est de m’acheter une écharpe colorée avec beaucoup du rouge.

Quel faux pas ! Puisqu’il est superstitieux, il va considérer peut-être ma tenue comme un présage maléfique. Quel désastre !

A l’occasionne de l’unique interview que j’ai eu avec lui il portait un bracelet multicolore que j’ai attribué à son goût vestimentaire un peu extravagant, comme sa cravate et son gilet d’un rouge vif et brûlant .

J’ai perdu l’appétit  et me suis promenée un peu autour du port pour changer d’air. J’ai admiré les yachts amarrés qui ressemblent à d’énormes oiseaux, blottis l’un contre l’autre pour se réchauffer. Nous sommes fin janvier et le soleil sourit froidement, un peu comme Donatella.

-       Oh, c’est autre chose ! – s’exclame Mme Duval en me voyant enveloppée dans mon écharpe colorée – J’essaierai de vous organiser un rendez-vous avec M. Shlomsky, mais je ne vous promets rien.

Je suis plongée dans de sombres pensées, quand Mme Duval m’appelle au téléphone :

-       M. Shlomsky veut que vous descendiez le voir dans 15 minutes. Prenez un bloc pour noter, s’il vous plait.

Youpi ! Je suis réhabilitée ! 

Un quart d’heure plus tard, je descends avec mon bloc, enveloppée dans mon écharpe colorée,  l’air d’un perroquet, et j’entre dans le bureau du M. Shlomsky.

Il y a M. Shlomsky, Donatella et Giorgio. M. Shlomsky se lève pour me saluer  et m’offre une chaise. Il a l’air d’un gentil tonton, la soixantaine bien portante, avec un gros ventre. Il se dandine comme un pingouin quand il marche.

Je savais de lui qu’il était pianiste avant de devenir impresario il y a 30 ans.

Je m’asseoir à coté de  Donatella et Giorgio.

-       Je vous ai appelé pour assister à notre réunion et voir comment fonctionne l’organisation d’une tournée. Pour l’instant, il vous suffit seulement de regarder, d’écouter et de noter.

-       Très bien, d’accord – dis-je avec entrain.

Je commence à noter tout, à la virgule près, par peur de laisser échapper quelque chose d’important.  Ils parlent italien. Il s’agit d’un briefing sur une tournée de l’Orchestre Philharmonique d’Israël en Europe qui doit avoir lieu dans trois mois. Donatella s’occupe de l’orchestre, Giorgio de la logistique et de l’aspect financier de la tournée. Les contrats avec les artistes sont faits par eux deux. M. Shlomsky est l’interlocuteur des directeurs des théâtres et des institutions qui accueillent l’orchestre.

Je suis toute ouïe.

Donatella parle avec un ton d’une compétence absolue et un contrôle total des circonstances, un ton qui ne supporte pas la contradiction, Giorgio avec une maîtrise sereine du sujet, en se moquant un peu de tout le monde et de toutes les circonstances. M. Shlomsky écoute avec fatigue et ennui, comme quelqu’un qui regarde « the same old story» pour la énième fois.

J’observe Donatella discrètement. Elle doit avoir à peu près 35 ans, habillée dans un style sportif moderne, ses jambes étirées à l’américaine, appuyées sur le pied en marbre du bureau de M. Shlomsky. Elle parle vite, d’une voix haute et claire, en s’agitant beaucoup. Elle nomme la plupart des gens par leur prénom, comme des amis.

Elle donne l’impression de quelqu’un qui est parfaitement bien dans sa peau et parfaitement contente de soi.

A la fin de la réunion, M. Shlomsky me demande avec scepticisme :

-       Est-ce que vous avez compris un peu de quoi il s’agit.

-       Mais bien sûr – dis-je avec aplomb.

Ce n’était pas si difficile et finalement pour qui me prend-il ? C’est vrai, je suis blonde et je porte souvent du noir, mais ce n’est pas pour faire le deuil de mon intellect, enfin !

 

 

***

 

Le lendemain, Mme Duval, intriguée, me demande comment cela s’est passé avec M. Shlomsky.

-       Plutôt bien. Pour l’instant j’écoute et je prends note, c’est tout. Mais dites-moi, est-ce qu’il y a d’autres interdictions à l’agence, je ne veux pas, surtout par ignorance, attirer de nouveau le mauvais sort.

-       Oh, il y en a beaucoup – me répond-t-elle amusée– Vous savez, je ne tiens pas une liste, mais le monde du spectacle est très superstitieux.

-       Quoi par exemple …

-       Des choses classiques : le chiffre 13, la couleur violette - elle est bannie de l’agence et si vous avez des intercalaires multicolores, n’oubliez pas d’enlever le violet. Dans les lettres il faut jamais utiliser le signe  + ,  il rassemble à un croix. Après, le chat noir, tout ce qu’est noir, etc.

-       Cet etc, est-ce que vous pouvez le définir un peu plus ?

-       Oh, vous me demandez trop. La liste est si longue et il y a de choses si personnelles… . Le mieux est de faire attention et de vous faire vous-même une liste.

-       Vous me faites peur !

-       Il ne faut pas dramatiser.  Allez, regardez et prenez note, c’est important. – dit-elle résolument.

Un peu perplexe je sors de son bureau.

Pour un ordre particulier, c’est un ordre particulier!

Mais j’ai une telle envie de tout comprendre, de tout maîtriser que je tiens les yeux grand ouverts et ne laisse échapper aucun détail.

Le soir, je demande à Roger si il connaît les superstitions les plus courantes en France ?

-       J’espère que la superstition n’est pas contagieuse. Tu sais que c’est illégal, de pratiquer la discrimination dans un bureau. – me dit-il, toujours soucieux du droit.

-       Enfin…il faut respecter les émotions des autres, pas seulement le droit.

-       Dans un monde idéal – dit-il conciliant.

 

***

 

Dans la nuit, j’ai eu des cauchemars liés aux superstitions. Des fantômes m’ont hantée, un chiffre 13 énorme m’est tombé sur la tête, un chat noir immense m’a poursuivi, j’étais engloutie par un trou noir gigantesque, je tombais et tombais et je me suis réveillée couverte de sueur.

Mais le matin, sur le chemin de Nice à Monaco, je suis de nouveau stupéfaite par ce monde éblouissant de beauté et de lumière. Je prends la Moyenne Corniche et je ne me lasse pas de ce spectacle de la nature – l’enchaînement des cyprès, des pins, des palmiers, des cascades de bougainvilliers, des fleurs, des orangers, des oliviers… .

Une beauté à couper le souffle, surtout lorsque j’arrive au dessus de Cap d’Ail d’où mon regard plonge dans l’immensité bleue et lumineuse de la mer, scintillante sous les caresses du vent et s’entrelaçant avec le ciel a l’horizon. Je me sens suspendue dans le bleu, légère comme une plume, l’âme pleine de beauté.

C’est un moment d’émotion intense, un moment de beauté pure et parfaite, comme cela existe seulement dans la nature, un moment qui imprègne de lumière et de bonheur tout mon être et me recharge d’énergie… .

Après être passée par là, je peux entrer dans l’enfer.

J’ai trouvé une place pour ma voiture au parking de l’immeuble ou se trouvent les bureaux de Phoenix. C’est cher, mais je ne peux me priver de ce bain extatique de beauté et d’énergie que la nature m’offre généreusement tous les matins.

C’est un des moment privilégiés de la journée. Je ne suis pas assez riche pour pouvoir renoncer à la beauté naturelle, ni assez pauvre pour ne pas me l’offrir.

Dans mon bureau, avec ma petite fenêtre qui donne sur le toit, je peux alors me concentrer sans regret sur mon travail.

Mais du travail, il n’y en a pas !

 

***

 

Au bureau, je continue à étudier le dossier, mais une fois le principe de l’organisation de la tournée ou du concert compris, tout le reste est détails.

Je demande à Giorgio si je peux l’aider.

-       No tesoro, pour l’instant regarde et mémorise – décline-t-il gentiment.

Je suis allée chez Donatella pour lui proposer de l’aider.

-       Non, merci. Je n’ai rien pour toi – me dit-elle un peu froidement, comme si je voulais lui voler son travail.

Je demande à Demis si je peux lui être utile. Lui, au moins, m’explique gentiment pourquoi je ne peux pas l’aider. Il s’occupe de l’informatique du bureau, gère les banques informatiques de données et lance régulièrement des publipostages destinés à tous les organisateurs de spectacles en Europe et ailleurs.

Goran gère les banques de données sur papier qui existent depuis 25 ans et qui remplissent les étagères de presque tous les murs de son bureau. Il est aussi une espèce d’encyclopédie ambulante du monde de la musique classique. Il connaît tous les chefs d’orchestres, les orchestres, les solistes, leurs biographies, les partitions, les spectacles, les sites, etc. Il écoute « Radio Classique » tout le temps, mais il parle très peu et n’est pas très sociable.

Je le vois de temps en temps quand il rend visite aux toilettes, ou quand il me faut des informations qu’il me donne toujours vite, précisément et exactement.

Il est aussi le secrétaire privé de M. Shlomsky, il organise ses voyages, s’occupe de son bureau, de sa maison, de sa voiture, etc.

Il est très discret, courtois et réservé.

Je ne lui demande même pas si je peux lui être utile.

C’est bizarre. Je suis embauchée, et pourtant il semble qu’il n y a pas de travail pour moi. Personne n’a besoin d’aide, chacun travaille dans son coin en étant complètement autosuffisant.

« Pazienza é la virtu dei forti » je me répète.

Je lis et j’attends ma MISSION.

 

***

 

Plusieurs jours se passent sans qui je fasse quelque chose de concret.

J’ai compris qu’ici, proposer d’aider les autres est considéré comme une atteinte à leur intégrité professionnelle et j’ai arrêté de le faire.

Je n’ai pas vu M. Shlomsky depuis la première réunion. On m’a dit qu’il voyage beaucoup. Il arrive le vendredi et reste à Monaco jusqu'au lundi, puis il part de nouveau.

Je déjeune souvent toute seule, Donatella et Giorgio sortent toujours ensemble. Parfois Donatella monte à midi dans la cuisine, au deuxième étage, pour déjeuner. De temps en temps tout le monde y déjeune et Donatella raconte des histoires sur des tournées ou sur sa propre vie.

Elle appartient à ces gens qui sont convaincus de mener une vie extraordinaire et qui racontent les histoires banales de leur vie à tous ceux qui prêtent une oreille, sans jamais se rendre compte d’ailleurs que leur exaltation n’est pas partagée par l’auditoire.  L’unique chose amusante dans ces histoires, c’est d’observer à quel point elles amusent ceux qui les racontent.

C’est le genre de personnes qui parlent à haute voix dans les transports publics ou dans les restaurants et regardent toujours si les voisins suivent ou non la conversation.

« Life is a stage » pour ces gens là, « but  they do not play a part » * (paraphrase de Shakespeare, « la vie est une scène », mais ils ne « jouent pas de rôle»), ils jouent les vedettes, en prenant si nécessaire le public en otage.

Alors, au bout d’une semaine, je sais déjà qu’elle est accro de gym, que son frère fait telles et telles études, ce que fait et ce que pense sa mère, sa grand-mère, et son arrière grand-mère.  J’ai entendu le compte-rendu détaillé des deux soirées romantiques avec son ami actuel, et appris qu’ils se sont mis d’accord pour faire le test du SIDA avant de procéder à une union approfondie (ils se sont arrêtés aux caresses, etc.). Elle met en scène sa vie, au point que Giorgio est autorisé à l’appeler pendant ses rendez-vous intimes pour lui demander où elle en est. Ils ont même élaboré un code secret pour ne pas heurter la sensibilité de l’autre protagoniste de la pièce nommée « Rendez-vous intime »,  tout en donnant des informations sur la progression du rendez-vous. Bref, Giorgio et Donatella se complètent parfaitement dans ces jeux d’exhibitionnisme et de voyeurisme et font généreusement partager les détails aux autres (Mme Duval, moi, Demis ou Goran).

Le matin, avant d’entrer dans ma cellule, je vais chez Mme Duval pour échanger quelques mots sur l’agenda du jour (comme s’il y en avait un). Souvent, Donatella arrive avec fracas et commence à raconter ses histoire en nous interrompant. Une fois l’histoire délivrée, elle part brusquement, comme elle est arrivée, et nous laisse perplexes.

Elle veut nous faire croire qu’elle est une féministe éclairée, mais je la soupçonne de manquer simplement de temps pour sa vie privée. Sinon, elle est belle, selon les critères modernes - androgyne, sportive et agitée, présomptueuse au point d'en persuader les autres - avec une élégance style guérilla (pantalon kaki, rangers) selon les canons de la mode actuelle. Je sais également qu’elle éprouve une véritable pitié pour moi, blonde, d’une féminité classique démodée, avec des talons aiguilles, qui pratique le yoga, parle doucement, très peu et surtout pas d’elle-même et qui a un fiancé.

Giorgio, par contre, parle peu de lui même, mais se laisse entraîner de temps en temps par Donatella dans la description artistique de ses exploits nocturnes. Il parle plutôt des livres qu’il est en train de lire. Il lit beaucoup, il a une sensibilité très fine, un sens de l’humour et un dédain poétique envers la vie prosaïque, un peu à la manière de Dylan Thomas. Il a un coté mystérieux, contradictoire et ténébreux qui me plait.

Il me parle souvent de sa petite amie. Quand je la mentionne à Mme Duval, elle m’interrompt :

- Sa petite amie, mais vous rigolez ! Vous voulez dire son petit ami. 

- Son petit ami ! 

- Mais bien sûr, Ina. Vous n’avez pas encore compris que tous les hommes ici sont homosexuels ! »

- Ah bon ? 

- Ben oui !

- Je vois …

- Et pas seulement les hommes. Il y a des « tours managers » féminins qui sont aussi homosexuelles .

- Ah oui ? 

- Ben oui !

Cela explique pourquoi ici les hommes sont tous beaux, sauf M. Shlomsky qui ne correspond pas tout à fait aux canons de la beauté masculine. Je ne suis pas en mesure de parler de sa beauté intérieure.

 

***

 

Cela fait plus de trois semaines que je suis embauchée et je n’ai toujours pas reçu de travail à faire.

M. Shlomsky est absent la plupart de temps.

J’ai déjà parcouru tous les dossiers de mon bureau et je passe mes journées à lire l’Encyclopédie de la musique. C’est passionnant, mais j’ai mauvaise conscience. Normalement, on est embauché pour travailler et pas pour approfondir son éducation, ou s’amuser avec une lecture agréable aux frais de l’entreprise.

Je n’arrive pas à comprendre le fonctionnement de l’agence. Pourquoi n’y a-t-il personne pour me dire quoi faire et pourquoi suis-je embauchée ? Ce n’est pas raisonnable de recruter quelqu’un et de le laisser désœuvré pendant si longtemps.

Ce n’est pas désagréable, loin de là, mais c’est psychologiquement éprouvant. Je n’arrête pas de me poser des questions. Est-ce que je suis incompétente à un point désespérant? Bien sûr je suis incompétente, mais comment devenir compétente sans s’exercer et travailler ?

Est-ce qu’on ne peut pas avoir confiance en moi ? Mais comment peut-on le savoir ? Il faut d’abord faire un peu confiance, sinon on ne peut pas commencer à travailler.

Est-ce que je ne suis pas capable de m’insérer dans l’entreprise ? Mais comment m’insérer, quand tout le monde évite de me donner du travail ? Donatella m’évite même personnellement. Quand je la salue le matin, elle répond sans me regarder ou me jette un de ces regards vides qui me donne l’impression d’être transparente, ou invisible, accompagné d’un sourire automatique d’une jovialité glaciale.

Giorgio, par contre, me salue avec une grande cordialité et avec une bienveillance qui s’épuise dans des conversations anodines, servant plutôt à démontrer sa générosité vis-à-vis de quelqu’un de si inutile. Il ne me parle jamais de travail.

Seule Mme Duval m’encourage quand j’ai des crises.

- Mais ne vous inquiétez pas. La fille avant Jose a attendu du boulot pendant trois mois. Elle tricotait. Je dois avouer qu’elle tricotait pas mal.

-       Et après, elle a reçu du travail ?

-       Non, elle est partie.

 

***

 

Aujourd’hui, le 25 février, j’ai appris que je suis enceinte.

Quel bonheur ! Roger et moi nous avons tellement voulu avoir un bébé ! Quand je lui ai montré les tests il était si heureux qu’il m’a fait tourner en l’air.

-       Doucement ! Il faut faire attention, maintenant !

-       Déjà ! – s’exclame-t-il.

-       Non, je plaisante. Notre bébé doit faire moins d’un centimètre pour l’instant, mais la place qu’il occupe déjà….

C’est vrai.

A peine la nouvelle de son existence connue, un univers entier s’ouvre pour moi.

Une nouvelle vie se crée profondément en moi, jour après jour, heure après heure, minute après minute.

Ses cellules doublent tous les jours….

Tout d’un coup, je deviens très soucieuse de mon physique, j’ausculte chaque signe, chaque changement … .

Mon corps me devient précieux à cause de cette petite semence de vie qui pousse dedans et qui dépend autant de lui. Je suis vitalement indispensable pour quelqu’un, tout petit qu’il soit pour l’instant….

Je porte le miracle de la vie en moi.

 

***

 

Aujourd’hui c’est vendredi et  M. Shlomsky vient à Monaco.

Puisqu’il change ses vols très souvent, on ne sait pas exactement quand il arrive. Finalement, il est au bureau vers 10h00.

A 11H00, Giorgio me dit de descendre chez M. Shlomsky avec un cahier.

J’arrive toute excitée.

J’ouvre la porte et je reste figée.

Je vois M. Shlomsky effondré sur le fauteuil, respirant avec difficulté, la main sur le cœur.

-       Je n’en peux plus. J’ai mal au cœur.  Appelez le docteur !

Donatella, toute calme, debout auprès de lui, lui tend des papiers.

- Tout de suite, mais d’abord vous signez le contrat ! Voilà le contrat et le feutre vert.

Giorgio me salue avec un sourire désinvolte.

-       On vous a attendu toute la matinée pour ce contrat. Il faut l’envoyer tout de suite – dit-il à M. Shlomsky.

-       De l’eau, oh, mon cœur ! – dit M. Shlomsky, avec le soupir de quelqu’un qui est en train de mourir.

Je sors paniquée et je demande de l’eau à Goran.

-       M. Shlomsky va mal, il est peut être en train de faire un infarctus, appelez le docteur, s’il vous plait !

Je prends le verre d’eau et je cours vers le bureau de M. Shlomsky.

-       Oh, c’est vous ? ! Asseyez-vous ! Merci ! – me dit il avec une voix faible.

Il boit l’eau, toujours avec la main sur le cœur.

-       Peut être serait-il bien que vous vous allongiez.

-       Pas question, vous signez d’abord ! - m’interrompt Donatella d’une voix autoritaire.

Quelle sorcière, cette femme ! Le pauvre homme est en train de mourir et elle ne pense qu’à son contrat. Je la regarde scandalisée.

-       Si je meurs, sachez que je veux des chrysanthèmes blancs pour mon enterrement – dit-il d’une voix à peine audible. – Et seulement du Bach, pas la Marche Funèbre, j’en ai horreur.

Je saute de ma chaise. Giorgio m’attrape par la main et me fait signe de m’asseoir. Il me regarde avec un petit sourire et me fait un clin d’œil. Je ne comprends rien.

-       Il est en train de mourir … – me chuchote Giorgio dans l’oreille.

-       Exactement !

-       ...de mourir comme d’habitude. Il meurt au moins une fois par semaine – ajoute-il en souriant.

Je le regarde, choquée. Je m’assois sur ma chaise et observe incrédule ce qui se passe devant moi.

-       Je dois le signer, vraiment ? ! – demande M. Shlomsky comme un petit enfant. – On ne peut pas reporter encore un petit peu ?

-       Non, surtout pas ! – dit Donatella à bout de nerfs. – Signez moi ça tout de suite !

Elle brûle d’impatience. J’ai l’impression qu’elle va lui jeter le contrat à la tête si il ne le signe pas immédiatement. Quel comportement ! Je n’arrive pas à en croire mes yeux !

-       Bon, d’accord – dit-il avec une petite voix. Il prend le contrat et commence à signer les pages les unes après les autres, comme un élève obéissant.

Donatella soupire, soulagée. Elle prend le contrat signé et quitte le bureau pour le faxer.

Giorgio commence à informer M. Shlomsky sur la tournée de l’Orchestre Philharmonique d’Israël.

M. Shlomsky écoute attentivement. Il a l’air d’avoir un peu récupéré.

-       Si on ne trouve pas une solution pour le charter il faut annuler la tournée. – dit Giorgio calmement.

-       Mais ce n’est pas possible ! Il nous reste encore deux mois avant le commencement de celle-ci. Il faut trouver un charter. – s’excite M. Shlomsky.

-       C’est exactement le problème. Il ne nous reste que deux mois et c’est très peu pour trouver un. Toutes les compagnies avec lesquelles nous travaillons d’habitude n’ont plus d’avions disponibles. J’ai tout essayé. Je ne sais plus quoi faire – dit Giorgio, distant et imperturbable.

-       Tu ne peux pas trouver un charter pour l’IPO* (Israel Philharmonic Orchestra) ? - demande M. Shlomsky, catastrophé, à Donatella qui est déjà de retour, les pieds posés sur le pied du bureau du patron.

-       Non, j’ai tout essayé de mon côté et je n’ai rien trouvé. Il faut plutôt annuler la tournée ou voir si on peut proposer un autre orchestre à la place de l’IPO.

-       Mais vous êtes fous tous les deux. C’est une catastrophe. Il faut trouver un charter. Cherchez partout. -  M. Shlomsky est devenu tout rouge.

J’écoute cet échange attentivement. M. Shlomsky s’agite  de plus en plus pour cette affaire. J’ai à nouveau peur qu’il ait une faiblesse. Je ne sais pas trop quoi penser de ce que m’a dit Giorgio.

Comment peut-on observer tranquillement un homme souffrant, sans lui proposer de l’aide ? Je n’arrive pas encore à maîtriser la situation.

-       Voulez-vous encore un verre d’eau ? – je propose timidement.

Il faut l’aider, mon Dieu !

-       Oui, s’il vous plait – me dit-il avec un petite voix reconnaissante.

Je sors et je lui apporte de l’eau. Il me remercie avec un  sourire touchant. Comment peuvent-ils torturer le pauvre homme comme cela ? Je suis à nouveau scandalisée.

Je réfléchis rapidement à la façon de l’aider.

- Je connais plusieurs compagnies de charter en Europe de l’est. Est-ce que vous avez travaillé déjà avec Balkan Air, par exemple ?

-       Non ! - me répondent-ils tous les trois en cœur en se tournant vers moi.

-       Eh bien, j’ai eu l’occasion de travailler avec elle à plusieurs reprises, quand j’étais dans une agence touristique à Vienne et j’étais contente de leurs prestations. Ils ont des Tupolev 154 pour les charters. Bon, ce ne sont pas des Boeing, mais ça vole. Si vous voulez, je peux les contacter et leur demander s’ils peuvent le faire.

-       Oui, bien sûr ! – me dit M. Shlomsky avec espoir et encouragement.

-       Pourquoi pas – ajoute Donatella mécontente de mon intervention inattendue.

-       Oui, pourquoi pas – dit Giorgio avec scepticisme.

-       Très bien, je le fais tout de suite. J’aurai besoin des détails.

-       Giorgio, donne-lui tous les détails du vol. On verra ce qu’elle peut faire. – dit M. Shlomsky.

Je sors de bureau jubilante et je me mets au travail tout de suite.

L’après-midi, j’ai déjà la bonne nouvelle - il y a des avions disponibles pour la période demandée - Youpi ! Donatella et Giorgio me regardent, incrédules.

J’ai compris qu’ils cherchaient des charters depuis des mois et n’en trouvaient pas. Je suis surprise de mon côté …qu’ils ne soient pas arrivés à en dénicher un.

M. Shlomsky, par contre, est très content.

En tout cas, il n’a pas eu aujourd’hui de crise cardiaque et je suis soulagée qu’il n’en ait qu’une par semaine.

 

***

 

J’ai du travail ! Je suis enchantée ! Cela fait presque un mois que je suis embauchée et j’ai finalement  décroché un boulot! Youpi! Tout cela grâce à mon insistance.

Je ne m’imaginais pas à quel point cela fait du bien d’avoir du travail.

Je ne me rendais pas compte à quel point j’étais affaiblie psychologiquement par le manque du travail. Certes, je lis tout le temps, mais le fait de n’avoir pas reçu de travail pendant des semaines me rongeait inconsciemment.

Finalement je me sens utile, on me demande au téléphone, on m’envoie des fax.

Bref, la gloire !

 

***

 

Je me suis accrochée à ce travail avec Balkan Air comme un chien à son os.

Je ne voulais pas le lâcher, mais Donatella a réussi à me le prendre, sous prétexte qu’il s’agit de sa tournée.

Donc, je suis de nouveau désœuvrée. Finalement, ne rien faire n’est pas la meilleure marche à suivre pour apprendre à organiser une tournée, ou même un concert.

Je sombre de nouveau dans le désespoir.

Et je ne sais pas tricoter.

Roger me dit que c’est la tactique dans certaines boites pour vérifier la ténacité et la persistance de leurs employés.

-       Mais persistance dans quoi, persistance à ne rien faire ? ! – je suis assommée. – Cela me semble être un test psychologique très coûteux.

 

***

 

Dés mon arrivée ce matin, Mme Duval me fait signe d’entrer dans son bureau.

-       J’ai peut être des bonnes nouvelles pour vous. M. Shlomsky m’a dit qu’il pense vous envoyer à  Buenos Aires. Vous assisteriez Maestro Sergeevich pour l’opéra de Shostakovich «Lady Macbeth de Mzensk».

Je ne peux pas en croire mes oreilles ! Youpi !

-       Attendez un peu, il n’a pas encore décidé, mais…

-       Où en est-on avec cette production ? – je suis paniquée – Je ne sais rien de tout cela.

-       C’est Giorgio qui s’en occupe.

Je suis toute excitée, même sans savoir si je travaillerai ou non pour cette production.

L’idée même de faire la connaissance de Maestro Sergeevich m’enchante. C’est une légende vivante . Ami de Soljenitsyne, Shostakovich, Prokofiev, mari de la soprano Olga Ivanovna. Il a été expulsé d’URSS pour avoir soutenu Soljenitsyne dans les années 1970. Après, il a développé une carrière mondiale fulgurante. Il est reconnu comme un des meilleurs violonistes du XX siècle et il est également chef d’orchestre des meilleurs orchestres du monde. C’est un des principaux artistes représentés par Phénix, mais je ne croyais pas pouvoir travailler avec lui avant d’avoir tricoté une montagne de pelotes de laine…

Bref, je suis toute excitée quand M. Shlomsky m’appelle pour venir le voir, avec mon bloc.

Il y a seulement Giorgio dans son bureau.

-       Ina, est-ce que vous pouvez aller 3 semaines à Buenos Aires pour assister à la production de «Lady Macbeth de Mzensk» avec Maestro Sergeevich ? – me demande aussitôt M. Shlomsky.

-       Bien sûr – dis-je, en fermant les yeux pour pouvoir mieux maîtriser mon excitation.

-       Très bien ! Giorgio vous donnera tous les détails. Votre tâche sera de vous occuper de Maestro Sergeevich et d’Olga Ivanovna. Giorgio vous expliquera tout ça. Encore une chose. Vous ne parlez pas espagnol, n’est ce pas ?

-       Non, malheureusement, mais je le comprends et je me débrouille avec un italien hispanisé ou en anglais.

-       Bien, tâchez d’apprendre l’espagnol. Vous avez une semaine avant de partir - me dit-il paisiblement.

Et pourquoi pas aller sur la Lune ! Dieu a crée le monde en une semaine.

Néanmoins, j’ai envie d’embrasser M. Shlomsky, tellement je suis heureuse d’avoir ce travail à faire.

Giorgio m’observe avec curiosité.

-       Merci, vous pouvez aller maintenant – me dit M. Shlomsky.

Je sors et je monte les marches de l’escalier quatre à quatre. La-haut, je vois Mme Duval et je lui annonce avec euphorie que je pars pour Buenos Aires. Je l’embrasse, débordante de joie.

-       Mais calmez-vous, enfin. Ce n’est que du bulot !

Elle est l’unique personne ici à me montrer une vraie sympathie, de la compassion et à me réconforter.

J’attends Giorgio avec impatience, mais il n’arrive pas. Il est sorti déjeuner avec M. Shlomsky. Je sors déjeuner également, mais j’ai perdu l’appétit à cause de cette grande émotion.

J’appelle Roger pour lui annoncer la nouvelle. Mais je ne sais même pas quand je dois partir. Je n’arrive pas a le joindre et ne laisse pas de message. Je lui en parlerai ce soir.

De retour au bureau,  Giorgio est là. Je me jette sur lui avec un millier de questions.

-       Attends un peu, calme toi. Tout va bien se passer. Ne te fais pas de soucis, « dorogoja maja. Kak tebja zovut ? Menja zovut Giorgio. Zdravstvujte ! » *(ma chère, comment tu t’appelles, je m’appelle Giorgio. Bonjour !) me taquinant comme d’habitude avec ses leçons de russe. Il veut apprendre le russe et il me répète souvent des phrases dans cette langue, pour s’amuser.

-       Mais pitié, sois sérieux cette fois, je t’en suplieeeeeeeeeeee - lui dis-je presque en pleurs.

- « Nu horosho, davajte »* (Eh bien, allons-y) ! – dit-il avec une prétendue ferveur –  C’est une production de Phœnix que l’on à déjà montée à Rome, à Madrid et à Munich. Ce sera une première en Argentine, à Buenos Aires, dans le fameux Teatro Colon. Voilà le programme, c’est pour toi. Lis-le et dis-moi ce que tu ne comprends pas ou plutôt ce que tu comprends !

Je prends le précieux programme et je m’enferme dans mon bureau pour pouvoir l’étudier dans le calme.

Dans le programme, je vois que le chef qui prépare l’orchestre pour Maestro Sergeevich est déjà sur place depuis un mois. Une production d’opéra est la plus complexe de toutes les productions musicales et je dois commencer par là !

La logique du système de travail de l’agence m’échappe toujours. Tout d’abord, on me laisse désœuvrée pendant un mois et après en m’envoie au bout du monde deux semaine avant la première pour un opéra dirigé par Maestro Sergeevich.

Néanmoins, je suis déterminée à faire de mon mieux,.

Je lis le programme jour par jour. Je dois être sur place la veille de l’arrivée de Maestro Sergeevich.  Je recherche toute la documentation sur «Lady Macbeth de Mzensk» et plus particulièrement celle sur la production de Phénix.

Je pars à la maison chargée de documentation à étudier.

J’annonce un peu hésitante la nouvelle à Roger, à cause de ma grossesse. Je serai enceinte de 2 mois en partant pour l’Argentine.

 

***

 

Aujourd’hui, j’ai une visite chez mon gynécologue à Beausoleil.

L’examen se passe bien. Tout est en ordre.

-       Je dois partir en voyage pour trois semaines, assez loin, en Argentine. Est-ce que c’est contre indiqué dans mon état ?

-       Argentine !

-       Ce n’est pas du tourisme, c’est pour affaire.

-       Si c’est pour affaire, ça va. Il n’y a rien d’inquiétant pour l’instant. Mais quand même, si vous avez besoin d’une intervention sur place, je ne sais pas comment celà se passe là-bas.

Il y a un risque mineur, mais je crois qu’il est dans les limites du raisonnable. Je suis normalement en bonne santé.

Le soir, je raconte à Roger ma visite chez le gynéco. Il est inquiet.

-       Moi, je ne veux pas que tu partes. C’est un voyage trop long et un séjour trop prolongé aussi.

-       Mais j’ai l’habitude des longs voyages transatlantiques !

-       Mais tu dois rester 3 semaines là-bas.

-       Oui, mais tu sais que dans mon contrat de travail, j’ai accepté de voyager pour les besoins de l’organisation et l’exécution des événements organisés par Phénix.

-       Oui, mais dans les circonstances actuelles….

-       J vois mal comment je peux refuser d’y aller. J’attends du travail depuis un mois, finalement on me le donne et je dois dire « Non, merci. C’est trop loin ! » Sans mentionner la confiance qu’on me fait en m’envoyant assister Maestro Sergeevich, pas pour un concert mais pour un opéra.

-       Oui, je comprends mais tu est enceinte… - insiste-t-il.

-       Mais tu m’imagines dire à M. Shlomsky : « J’ai une bonne nouvelle à vous annoncer. Je suis enceinte. »  Je ne crois pas qu’il sera ravi. En plus, j’ai une période d’essai de deux mois et je suis sûre d’être remerciée à la fin de cette période, dans un mois. Ce n’est pas que je le soupçonne de discrimination, mais je n’imagine pas qu’il partagera ma joie d’attendre un bébé… . En plus, selon les règles monégasque, je dois travailler jusqu’au septième mois de  grossesse, donc c’est un peu tôt pour me reposer sur mes lauriers.

Bref, Roger n’est pas ravi, mais il accepte que je parte.

De mon coté, j’ai le pressentiment que tout ira bien en ce qui concerne ma grossesse.  Ce n’est pas un argument, mais intimement je suis confiante et rassurée.

L’intuition féminine…

 

***

 

J’arrive au bureau et j’entends Giorgio s’exclamer au téléphone :

-       Ce n’est pas possible ! Se promener sur la piste, entre les avions….

Il me fait signe de venir et branche le haut-parleur du téléphone.

-       Oui monsieur, vos deux clients sont descendus de l’avion en état d’ébriété et au lieu d’embarquer dans l’autobus pour rejoindre l’aéroport, ils sont partis se promener sur les pistes. Heureusement qu’il n y avait pas de décollages à proximité, sinon, vous imaginez la suite …

-       Je comprends. Mais est-ce qu’ils sont allés loin… - demande Giorgio perplexe.

-       Suffisamment pour présenter un risque. On s’est rendu compte de leur expédition après le départ de l’autobus et on a envoyé une voiture les récupérer.

-       Je vois. Quelle histoire ! – s’exclame Giorgio.

-       Cela vous amuse peut être, mais je vous assure que nous, non.

-       Pas du tout, pas du tout, monsieur, c’est que je ne croyais pas qu’il était possible de gambader comme ça sur les pistes… Bref, acceptez nos profondes excuses pour les ennuis….

-       Vous parlez d’ennuis ! C’est un risque pour la sécurité ! Alors nous les avons récupéré et, puisqu’on avait des difficultés à communiquer avec eux, ils ont été placés dans un hôtel pour une période de dégrisement de 24 h.

-       Puis-je noter le numéro de téléphone de cet établissement ! – demande Giorgio avec une jovialité accentuée, en se retenant d'éclater de rire. Il note le numéro.

-       Donc, vous dites qu’il peuvent prendre le prochain vol pour Buenos Aires, c’est à dire demain, à 14H00. Plus de 24 heures de repos, ce doit être suffisant.

-       Oui Monsieur, mais je vous préviens que s’ils se présentent à nouveau à l’enregistrement en état d’ébriété, leurs tickets seront annulés définitivement, sans possibilité de renouvellement pour un troisième embarquement.

-       Je comprends, vous avez raison. Je m’occupe tout de suite de nos passagers, ne vous inquiétez pas.

Il remercie hâtivement le représentent d’Air France. Il raccroche et éclate de rire.

- « La vita è bella ! » – s’exclame Giorgio pathétiquement. C’est sa phrase préférée -  Ils gambadent sur les pistes, nos artistes russes, ivre morts …tu t’imagines… - dit-il en zigzaguant dans le bureau.

-       Ivanushka, regarde ces grands oiseaux, qu’ils sont beaux – imite-t-il.

Il est désopilant. Je ne peux pas m’arrêter de rire. Mme Duval vient voir ce qui se passe.

-       Olja, dorogaja, allons toucher leurs ailes ! Regarde, Ivanushka, que c’est beau un oiseau qui s’envole, que c’est beau ! – affecte Giorgio en gesticulant pathétiquement, les mains sur le cœur.

Bientôt, Donatella arrive aussi et tout le monde rit aux éclats… .

Giorgio, prenant un air dramatique, sort un mouchoir et s’essuie le coin de l’œil.

-       Quelle beauté Ivanushka… Ca me crève le cœur ! Mais qui sont ces messieurs, là, avec la voiture ? Ivanushka, ils nous poursuivent, c’est le KGB, court dorogoj, court…

-       Olja, je ne rentre pas dans cette cage. Je veux voler, libre comme un oiseau… .

La scène se termine avec des pas de deux, comme sortie du « Lac des cygnes ».

Nous n’arrivons pas à nous arrêter de rire. Giorgio frappe pathétiquement l’air avec ses mains, comme un cygne qui s’envole.

Demis nous observe, les yeux grands ouverts.

-       Mais que se passe-t-il. – demande-t-il stupéfait.

Nous nous calmons graduellement et Giorgio raconte l’histoire des deux artistes russes qui sont partis de Moscou pour Buenos Aires, avec une escale à Paris, où ils chantent dans l’opéra «Lady Macbeth de Mzensk». Il me demande d’appeler l’hôtel pour prendre de leurs nouvelles.

J’appelle l’hôtel et je les trouve.

-       Oh, vous êtes du bureau de M. Shlomsky. Oh je suis soulagée de vous entendre – me dit une voix féminine très émue. – Comment va Giorgio ?

-       Très bien, merci ! Il est inquiet pour vous, pour votre état de santé. Comment allez-vous ?

-       Très bien, dorogaja Ina. Vous savez, nous avons eu un petit malaise en sortant de l’avion, c’est peut être dû à l’air froid de l’aéroport, il y avait un fort vent…

-       Oui, je comprends.

-       Moi et Vanja nous nous sommes dits qu’il vaudrait mieux aller à pied jusqu’à notre avion pour Buenos Aires, cela nous ferait du bien, l’air frais, vous comprenez….

-       Oui bien sûr, je vous comprends très bien – je me retiens pour ne pas exploser de rire.

-       Eh bien, puisque l’avion était apparemment trop loin, une voiture est venue pour nous y conduire. – dit-elle pour clore son explication fantaisiste de l’accident. – Je ne comprends toujours pas pourquoi nous sommes dans cet hôtel et qu’est-ce que nous attendons ici.

-       Ne vous inquiétez pas. Vous allez reprendre votre vol pour Buenos Aires demain après-midi. Celui d’aujourd’hui est parti pendant que vous  cherchiez  l’avion, mais ce n’est pas grave.

-       Et les répétitions ? – s’inquiète la soprano.

-       Elles commencent demain, mais ce n’est pas grave non plus, parce qu’il y a deux semaines de répétitions, donc vous allez pouvoir récupérer le temps perdu.

-       Merci chère Inotchka ! Je suis tellement heureuse de vous parler. Nous étions un peu perdus, parce que personne ici ne comprend notre anglais et nous n’avons pas compris ce qui s’est passé.

-       Je vois. Est-ce qu’Ivan va bien ?

-       Oui, il dort pour l’instant. Il était un peu fatigué, parce que nous sommes parti tôt ….

-       Parfait ! Qu’il se repose bien ! – je suis ravi. – Vous aussi, allez vous reposer, vous devez être épuisée par toutes ces émotions !

-       Oui, d’accord ! – me répond-t-elle en soupirant.

-       Je vous rappellerai vers 18H00 pour vous informer des détails de votre vol de demain.

-       Merci chère Inotchka. Nos amitiés à Giorgio ! A tout à l’heure, dorogaja ! Dosvidanja.

Je raccroche, soulagée. Tout le monde me regarde impatiemment dans l’attente de la traduction.

Je raconte la version de l’incident par la soprano et ils recommencent à rire.

-       Surtout qu’ils ne bougent pas de l’hôtel – dit Giorgio – Ils sont capables de se bourrer encore aujourd’hui !

-       Ce n’est pas possible ! Avec tout ce qui s’est passé ! – je suis étonnée.

-       Ah oui ! Tu parles russe et tu es d’origine slave, mais je ne suis pas sûre que tu connaisses bien les artistes russes. Tu sais, l’exubérance des émotions, les extrêmes. L’âme slave combinée avec les arts, c’est de la nitroglycérine. Et si on ajoute un peu d’alcool, ça explose, crois-moi !

-       Je vois – je suis incrédule. Je connais les clichés…

-       Tu vas voir toi-même – me dit-il – Je ne t’envie pas. Mais tu as de la chance, parce qu’il y aura Mario qui s’occupera des artistes russes. Toi, tu t’occuperas seulement de Maestro Sergeevich et d’Olga Ivanovna.

-       Seulement… - dit Donatella on souriant perfidement.

-       Mario parle russe ? – je demande.

-       Non, tu rigoles, moins on parle avec les artistes mieux on travaille. Et puis, pour Mario, il n’y a pas d’état d’âmes. Ordnung muss sein ! L’école allemande ! Il a fait ses études à Munich.

Je suis rassurée. Nous aurons besoin de quelqu’un comme lui, si on croit Giorgio.

A 18h00, j’appelle de nouveau l’hôtel pour donner les détails du vol à nos artistes russes. Je ne les trouve pas dans leurs chambres.

-       Quoi ! Ils sont sortis ! Mamma mia ! – s’exclame Giorgio et il prend le combiné.

-       Madame, est-ce qu’il y a un bar dans votre hôtel ? – demande-t-il inquiet. – Malheur !

-       Et dans les chambres, est-ce qu’il y a des minibars avec de l’alcool ? Non ! Tant mieux!

-       Madame, je dois absolument vous demander un service ! Est-ce que vous pouvez reconnaître les deux Russes qui sont chez vous. Excellent ! Est-ce qu’ils sont au bar. OUI ! ? Malheur ! Attendez, attendez, pourriez vous leur demander de venir à la réception, je dois absolument leur parler, je vous en supplie ! Merci infiniment….

Il me passe le combiné et me dit vite :

-       Il faut leur interdire de boire jusqu’au demain, jusqu'à l’embarquement. Sinon, dis-leur qu’ils ne partiront jamais pour Buenos Aires, qu’il seront expulsés avec des menottes en Russie, envoyés au Goulag, invente quelque chose de terrible ! Il ne faut pas qu’ils boivent de nouveau !

Je trouve qu’il exagère un peu. Je suis confuse. J’entends la voix d’Ivan dans le combiné. Il n’a pas l’air très sobre.

Je me présente et j’hésite à lui demander si il est toujours saoul ou si il est en train de se saouler. Je lui pose des questions pour pouvoir estimer son état. Il me semble bien imbibé.

-       Oui, oui, vous savez, nous sommes très tristes avec Olja, ici, abandonnés – commence-t-il à bégayer.

-       Je vous comprends parfaitement, mais évitez de noyer votre tristesse dans l’alcool ….

-       Inotchka, de quoi est-ce que vous parlez, Inotchka . Mon Dieu ! Vous pensez que ….

-       Non, non ! Je veux seulement dire que, tout seul, abandonné comme ça, d’habitude on prend un verre pour se consoler ! Mais il ne faut surtout pas faire ça, parce que demain vous partez à 14h00 et on nous a dit que depuis peu chaque passager doit subir un alcootest. Ceux dont le taux d’alcoolémie excède 0.3 %, c’est à dire un verre de vin, doivent rester au sol. Ce sont les nouvelles règles de sécurité, à cause du 11 septembre.

-       Inotchka, je comprends bien, vous dites  un verre de vin? – s’inquiète-t-il.

-       Maximum ! Sinon, vous ne partirez pas, ni demain ni après, car il ne sera plus possible d’utiliser les billets d’avions, ils ne peuvent être reportés deux fois.

-       Je comprends, Inotchka. Ne vous inquiétez pas. Nous monterons dans nos chambres où nous dînerons. Parole d’honneur !

Je termine la conversation chaleureusement, contente de n’avoir pas eu à brutaliser les pauvres âmes slaves abandonnées.

-       Il n’y a pas de minibar dans les chambres, Dieu merci ! – soupire Giorgio – Avec un peu de chance on va les embarquer demain, mais ce n’est pas encore dans la poche.

Je pense que Giorgio exagère, comme tous les Italiens, encore un cliché, mais je ne dis rien.

- La vita è bella ! – s’exclame Giorgio avant de partir.

Je rentre tard et je me couche, fatiguée. Je n’ai même pas raconté à Roger cette histoire invraisemblable. Demain, peut-être.

 

***

 

Le matin, dés son arrivée, Giorgio me demande de téléphoner aux Russes.

J’appelle et j’appelle encore, mais ne trouve personne. A la réception, ils ne savent pas où ils sont passés. J’essaie toutes les 30 min, en vain.

Giorgio vérifie si il a un avion pour Paris en début d’après-midi, pour le cas ou il devrait aller les chercher.

Vers 14h30 nous recevons un coup de fil d’Air France. Giorgio réponds avec une mine sérieuse.

-       De nouveau ! Mon Dieu ! – il ne rit plus cette fois. – Oui ! Bien sûr, on leur a parlé et on leur a tout expliqué hier. Je suis navré, je vous prie de nous excuser ! Ils sont de nouveau à l’hôtel. Vous ne voulez pas ré-émettre les billets ! Je comprends ! C’est terrible ! Permettez-moi de vous expliquer ! Il s’agit de deux artistes qui participent à un opéra très important à Buenos Aires. Il faut absolument qu’ils partent demain. J’arrive cet après midi à Paris. Je serai chez vous vers 18H00.

Giorgio raccroche. Plus personne ne rigole.

-       Ces deux idiots se sont présentés ivre morts à l’embarquement. Air France veut annuler les billets. C’est pas vrai, ça ! Tu me crois maintenant Ina ! Je dois partir pour Paris tout de suite. Il faut que je les enferme à clef dans leurs chambres, que je les prenne par la main et que je les embarque personnellement dans l’avion demain matin.

-       Que chantent-ils dans l’opéra ? – demande Donatella – Mince ! C’est la 1° équipe. Ils risquent de nous gâcher la production, les imbéciles ! Si Maestro Sergeevich apprend ça, il va nous envoyer au diable.

Une demi-heure plus tard, Giorgio part pour l’aéroport de Nice Côte d’Azur avec Goran. En partant, il me dit d’essayer de joindre les deux saltimbanques, de leur dire qu’il sera chez eux vers 19H00 et qu’ils l’attendent à l’hôtel.

-       Et qu’ils ne bougent pas surtout ! Ni sur les pistes, ni dans les bars ! – me dit-il ennuyé.

Je n’arrive pas à les joindre, malgré des appels répétés. Je leur envoie un fax avec le message de Giorgio. J’insiste auprès de la réception pour qu’il leur fasse passer le fax dès que possible. La réception me confirme qu’ils ont glissé celui-ci sous la porte de leurs chambres. J’appelle plusieurs fois, mais ils ne me répondent toujours pas. Ils sont peut-être en manque d’explications rocambolesques pour leur débarquement d’aujourd’hui et ils ont préféré débrancher leur téléphone.

Avant de quitter le bureau, j’appelle Giorgio sur son portable pour avoir de ses nouvelles.

-       Chère Inotchka! Vse v porjadke (tout va bien) ! Je les ai sous la main et je ne les lâche pas, crois moi. Je vais dîner avec eux et je les coucherai tôt ce soir, comme des bébés. J’ai réussi avec peine à faire ré-émettre les billets, je te raconterai cela. Je les embarque demain a 11h00 et je serai  au bureau dans l’après midi. Inotchka, tu as des bisous de tous les deux et de moi !  A demain ! Ne te fais pas de soucis, ma chère! La vita è bella !

Je raccroche, réconfortée pour l’instant. Quelle histoire ! Et ce n’est pas encore fini! J’espère qu’ils ne souffrent pas de somnambulisme! Il ne manquerait plus que ça !

 

***

 

J’attends l’heure de départ de nos saltimbanques pour Buenos Aires avec impatience.

A 11h05 Giorgio appelle et j’entends sa voix jubilante :

-       Ca y est. Ils sont partis. Je n’étais pas sûr, jusqu’au moment où j’ai vu l’avion décoller et que personne ne déambulait sur la piste.

-       Youpi ! Bravo !

-       J’arrive cet après-midi. Tu peux confirmer à Mario qu’ils sont partis et qu’ils arrivent demain matin à Buenos Aires comme prévu, qu’il aille les chercher, avant qu’ils ne se perdent de nouveau sur la piste.

-       D’accord ! Je t’attends au bureau ! A bientôt ! – je raccroche, soulagée.

Giorgio est arrivé au bureau tard dans l’après-midi. Il était fatigué. Il nous raconte à Donatella et à moi les retrouvailles avec les enfants terribles, et comment il a négocié la reprise des billets avec Air France.

-       Le moment le plus tendu était le départ. J’avais la permission d’Air France de les accompagner jusqu’à l’embarquement, donc j’ai passé le contrôle et j’étais assis avec eux devant le portail. Ils m’ont raconté des histoires à crever le cœur pour expliquer l’escapade d’hier. Olya, avec un mouchoir dans la main et se séchant délicatement le coin des yeux, Ivan, muet et raide comme un balais, pâle comme un cierge. Tout d’un coup, un chien s’est approché de nous et a commencé à renifler mon sac !

-       Accidenti ! – s’écrie Donatella. – Tu avait oublié le joint !

J’ouvre les yeux. Giorgio explique à Donatella, tout excité, en oubliant peut-être que je suis là, qu’il avait complètement oublié qu’il avait un joint de haschisch dans son sac, pour son usage personnel.

-       Je suis resté figé, en réfléchissant avec une rapidité désespérée à ce que je devais faire. Tu sais que même pour un joint on peut se retrouver derrière les barreaux. Après, va expliquer ce que tu fais à l’aéroport, aux portails, sans billet, avec un joint (qui vient d’où , comment, pourquoi) et avec deux Russes ivres comme alibi pour passer les contrôles et je ne sais pas quoi encore… Tu vois ? !

-       Mamma mia ! Accidenti ! – s’exclame Donatella.

-       Bref, j’avais un sandwich de mortadelle dans un sac et je l’ai tendu au chien pour qu’il le renifle. Il était d’hier, il commençait à sentir. Bref, tu sais combien la mortadelle a une odeur forte, surtout quand elle est un peu pourrie. Il le reniflait et le reniflait encore, questo cazzo di canne. Je pensais déjà à lui donner un coup de pied s’il commençait à renifler mon sac, mais il a fait une grimace « Quelle odeur ! » et il est parti. Vive la mortadelle !

-       Vive la mortadelle ! – reprend Donatella emballée.

Ils se tournent tous les deux vers moi, comme s’ils se rendaient compte maintenant de ma présence et me regardent perplexes.

-       Vive la mortadelle ! – je répète comme une idiote en faisant semblant de n’avoir rien compris. – Un joint de mortadelle, quelle drôle d'histoire!

Ils se regardent comme pour dire « Elle est vraiment bête ! » et me sourient avec condescendance.

-       Quelle drôle d'histoire, tu as raison, chère Inotchka! – m’embrasse Giorgio

-       La vita è bella !

 

 

 

***

Giorgio et moi sommes devenus de grands amis, si je le crois. Il m’appelle Inochka dorogaja et moi je l’appelle Tesoro. Je suis cordiale avec lui et je l’aime bien, mais je ne crois pas qu’il soit sincère en me montrant une amitié spontanée. Je ne crois pas non plus qu’il soit délibérément hypocrite avec moi. Je pense seulement que ses démonstrations pathétiques d’amitié ou d’affection font simplement partie de sa nature artistique et de l’exaltation de l’esprit italien.  Il semble avoir un besoin accru de tension dramatique dans sa vie quotidienne.  On ne peut pas se plaindre de monotonie avec les Italiens.

Si moi j’attends un coup de fil important sans en parler, Donatella met tout le monde à cran en sillonnant, comme Hamlet, le bureau de long en large, les doigts croisés, en répétant avec une voix dramatique :

-       Il m’appelle, il m’appelle pas ! Il m’appelle, il m’appelle pas !

Une fois l’appel reçu, elle court comme une furie au deuxième étage et hurle à se déchirer les cordes vocales :

-       Il m’a appelée ! O ciel ! Il m’a appelée !

Et elle commence à raconter une histoire extraordinaire, rocambolesque, improbable, une histoire dont dépend le destin de l’humanité, du moins de son point de vue.

Quand elle tape sur son ordinateur, elle tape si fort qu’on l’entend au deuxième étage, surtout quand elle porte son bracelet de style Massai, même les moineaux perchés sur les branches du palmier dans le jardin s’envolent paniqués !

Moi, j’ai tendance à dédramatiser les situations critiques, tandis qu’elle a tendance à soulever des tempêtes dans un verre d’eau.

Si l’on juge d’après le bruit, on ne dirait pas que l’on travaille dans la même agence.

De ce point de vue,  Giorgio est plus raffiné. Il peut faire les deux - travailler comme s’il vendait des poisons sur un marché, ou être discret comme un agent secret.

***

 

Giorgio m’annonce aujourd’hui, deux jours avant mon départ pour Buenos Aires, qu’ il n’a pas encore trouvé d’hébergement pour moi dans l’hôtel ou sont tous les artistes.

-       Par contre, j’ai trouvé une résidence hôtelière absolument charmante, très près du Teatro Colon. Est-ce que tu es prête à partager un appartement avec Mario ? Il est immense cet appart, et il y a deux chambres à coucher, séparées par une porte. C’est à dire que vous n’êtes pas obligés de vous voir, si vous ne le voulez pas.

-       Quoi, dormir avec un homme inconnu dans un appartement ? Quand même, tesoro !

-       Il ne ronfle pas, à moins que ce ne soit toi, et d’ailleurs, avec Mario, tu ne risques rien, je te le garantis!

-       Mais tesoro, Buenos Aires est une grande ville. Il est impossible que tu n’ai pas trouver une chambre simple pour moi ! D’ailleurs, je ne crois pas que mon fiancé sera ravi d’entendre Mario répondre au téléphone quand il m’appelle tard le soir. Tu vois !

-       Oui, je vois ! Tu as mentionné, si je ne me trompe pas, que ton fiancé était champion de boxe anglaise!

-       Champion universitaire, pas professionnel – je le corrige.

-       Cela suffira largement. Je vois que tu as raison !

L’après-midi, Giorgio m’annonce qu’il m’a trouvé une chambre dans l’hôtel des artistes.

-       Maestro Sergeevich et M. Shlomsky seront logés au Sheraton, mais ce n’est pas loin de ton hôtel, vingt minutes à pied seulement. Mario sera dans le même hôtel que toi, également dans une chambre simple.

Les derniers préparatifs sont faits. Demis m’a donné un ordinateur portable ancienne génération et bien lourd, mais il me sera « utile », pense-t-il.

-       M. Shlomsky arrive le même jour que toi, en provenance de Madrid. Mario vient te chercher à l’aéroport.

-       Comment est-il, Mario ? – je demande à Giorgio.

-       Cheveux blanc, 58 ans, mais il n’avoue pas plus de 48, maigre, yeux bleus. Tu ne te tromperas pas, tu verras – sourit-il mystérieusement.

Je prends tous les documents nécessaires, programmes, brochures etc. Je n’oublie pas ma robe de gala, pour la première, comme m’a dit M. Shlomsky!

Une fois ma valise préparée, j’attends Roger à la maison avec un dîner romantique, aux chandelles. Je suis triste à devoir me séparer de lui pour si longtemps. Depuis notre rencontre, nous ne nous sommes pas quittés, même pour un jour.  C’était le coup de foudre pour tous les deux. Je croyais que cela n’existait que dans les livres, avant de le rencontrer…

On se promet de s’appeler souvent. Je lui laisse une copie du programme, pour qu’il connaisse mon emploi de temps.

-       Le mieux sera de m’appeler le matin entre 6h30 et 7h30 et le soir après minuit, quand les répétitions ou les représentations seront terminées.

-       Avec le décalage horaire de moins 6 heures, cela veux dire t’appeler entre 6h et 7h le matin et 12h30 et 13h30. Il ne faut pas travailler trop. Pense au bébé… .

 

***

 

Le départ de Nice est très triste. Malgré le fait que j’anticipe avec joie l’aventure de cette production d’opéra, mon cœur est serré comme un moineau dans la main. Je ne m’imaginais pas que la séparation me ferait aussi mal. Cela doit être ça, l’amour….

Après deux correspondances et 17 heures de vol, je suis arrivée à Buenos Aires l’après-midi du même jour.

J’attendais dans le hall de l’aéroport. Mario était en retard. Après une demi-heure, je vois un homme courir vers moi avec l’élégance d’une prima ballerine et me faire un tendre signe de reconnaissance.

-       Eh oh, Ina, coucou! – j’entends sa voix coquette - Je suis Mario ! – il me tend sa main avec la grâce d’une star d’Hollywood.

J’ai compris tout de suite à quoi pensait Giorgio quand il m’a dit que je ne risquais rien avec Mario.

Je l’embrasse comme une bonne amie.

Il m’explique avec beaucoup d’affectation pourquoi il est en retard. J’éprouve tout de suite de la tendresse pour lui. Ses manières, d’une élégance féminine caricaturée, sont à la fois désopilantes et désarmantes.

Nous prenons un taxi. Il s’assoit à coté de moi et n’arrête pas de papoter et de rire. De temps en temps, quand je croise son regard triste et intelligent qui m’étudie discrètement de côté, il me fait un grand sourire désarmant. Il est charmant.

Il fait le guide et commente les monuments que je vois sur la route menant au centre ville.

Je m’installe dans mon hôtel 3 étoiles qui donne sur une rue très bruyante. La chambre est très triste, avec une vieille moquette qui semble avoir absorbé les odeurs de tous les occupants précédents.

La salle de bain est tellement petite que je dois presque m’asseoir sur les toilettes pour fermer la porte. Mario m’observe et me dit, réconfortant :

-       En tous cas, tu seras ici seulement pour dormir. Maintenant, il faut partir pour le rendez-vous avec M. Shlomsky et Maestro Sergeevich au Sheraton. Dépêche-toi. Je t’attends à la réception dans 30 minutes.

Je pose ma valise, prends vite une douche, me change et descends à la réception. Mario m’attend avec impatience. Il me regarde de la tête aux pieds avec la curiosité d’une femme.

-       C’est joli ça, cette écharpe. J’aime les couleurs vives. Allez, en route ! – me dit-il avec entrain.

Nous partons à pied vers le Sheraton. Nous descendons une artère grande et bruyante. Je suis éblouie par cette grande ville. L’odeur forte des gaz d’échappement, les klaxons, les coups de freins, la musique qui envahit la rue par vagues depuis les nombreux restaurants – tout ceci mêlé dans la monotone cacophonie d’une grande capitale qui pulse sur un rythme frénétique.

Enfin nous sommes arrivés au Sheraton, et nous nous asseyons dans un salon calme et immense pour attendre M. Shlomsky et Maestro Sergeevich.

Je me relâche dans un fauteuil mou et je ferme les yeux un instant. Je décèle les sons d’un piano qui joue un air de Schumann. Je suis fatiguée, il est presque minuit en France et je me suis levée à 5h du matin.

-       Ah ah ! On ne s’endort pas, ma chère. Ce n’est que du jet lag, ça va vite passer ! – j’entends la voix de Mario murmurer comme un ruisseau – Réveille-toi, ils arrivent.

J’ouvre les yeux et je vois M. Shlomsky s’avancer vers nous en compagnie du Maestro Sergeevich et de sa femme, Olga Ivanovna.

Nous nous saluons, M. Shlomsky me présente.

-       Maestro, c’est ton assistante pendant ton séjour ici.

Maestro Sergeevich m’embrasse chaleureusement, à la slave, et me demande :

-       Donc, vous êtes Ina, c’est à dire Inotchka. Enchanté. C’est bien que vous parliez russe. Tu me gâtes, Martin ! Tu te prépares à me demander quelque chose, je te connais. Vous savez Inotchka, il ne me gâte jamais gratuitement….

-       Mais Vanja, je te donne tout ce que tu veux, je ne peux rien te refuser, tu le sais – lui dit M. Shlomsky  avec une voix douce - Cette production de «Lady Macbeth de Mzensk», je la fais seulement pour toi, parce que je sais combien tu y tiens.

-       C’est vrai, je plaisante. Je te remercie Martin. Où dînons-nous  ce soir ?

-       Ici, au Sheraton, pour ne pas te faire perdre de temps.

Je suis stupéfaite par la beauté d’Olga Ivanovna. Je savais qu’elle était le plus grande soprano lyrique russe, la Calas de la Russie, la muse de Shostakovitch, de Benjamin Britten, etc,  mais je ne m’attendais pas qu’elle ait à 75 ans préservé sa beauté. Si je ne savais pas son âge, je ne lui donnerai pas plus de 60-65 ans. Je me suis laissée aller à étudier son visage lisse pour savoir si elle s’est faite opérer. La vanité et la curiosité féminines ! En tous cas, même si elle est opérée, les résultats sont excellents. Elle est d’une grâce et d’une élégance raffinée, elle marche comme une reine. Bref elle était et elle est toujours une diva. Je ne sais pas exactement ce qu’est une diva. C’est peut être cette aura incomparable composée d’esprit, d’expérience, de grâce, de sagesse, de connaissance lucide du monde et de soi même, de conscience éclairée et de mille et une choses encore qu’on appréhende intuitivement en présence de cet être unique - la DIVA.

Je la contemple pleine d’admiration. Elle en est consciente, mais elle l’accepte gracieusement comme une chose naturelle et habituelle.

Par contre, le Maestro est très spontané. Il parle vite et raconte volontiers des blagues. Je me suis sentie tout de suite à l’aise en sa compagnie.

Je suis surprise qu’un personnage aussi légendaire soit si simple et abordable.

- Tu dois être content de faire cette grande production dans ta ville natale ? – demande le Maestro à  M. Shlomsky.

-       Oui ! Mais je ne vis plus ici depuis 35 ans et je n’y ai plus de parents. Je me sens un peu déraciné – dit-il avec un brin de tristesse dans la voix.

-       Moi aussi, j’ai vécu presque 30 ans en dehors de la Russie, mais je me sens toujours Russe. Russe dans l’âme… On ne peut pas déraciner l’âme, je crois – dit le Maestro.

-       Je ne sais pas ou est enracinée la mienne, mes origines sont assez mélangées.

M. Shlomsky est né d’une mère juive russe et d’un père polonais qui ont quitté l’Europe pour l’Argentine pendant la Deuxième Guerre mondiale. Il s’est converti au catholicisme à l’âge adulte.

-       J’ai peut-être l’âme nomade… - dit M. Shlomsky en plaisantant.

-       C’est poétique, dusha skitnica * (âme nomade) - dit Olga Ivanovna en chantonnant un air.

-       Et l’âme d’Ina, où est-elle enracinée ? – se renseigne le Maestro.

-       Moi aussi je me sens déracinée, mais slave avant tout, si on peut généraliser  ainsi. J’ai vécu dans plusieurs pays, depuis mon enfance.

-       Pour les âmes nomades et les âmes slaves ! – le Maestro porte un toast avec de l’eau minérale.

Je connais très bien la biographie du Maestro Ivan Sergeevich. Après leur expulsion de l’Union Soviétique dans les années 70, Maestro Sergeevich et Olga Ivanovna ont vécu aux Etats Unis et un peu partout en Europe. Ils ont plusieurs résidences – en France, en Suisse, aux Etats Unis, en Russie, etc. Mais il est difficile de dire où le Maestro vit, étant donné qu’il voyage autour du monde presque 300 jours par an. Son domicile permanent, c’est l’avion.

Nous sommes resté tard au restaurant. Nous avons parlé de la production, du Teatro Colon, des autres engagements, de tout et de rien.

Le lendemain, la journée devait commencé très tôt, et nous sommes allés enfin nous reposer (il est 4h00 du matin en France). J’ai l’impression d’être la seule à souffrir du jet lag, pour les autres c’était un état normal.

Les âmes nomades dans les corps nomades….

 

 

 

***

Je me suis levée à 6h00. J’avais une envie folle de dormir, mes paupières étaient lourdes comme du plomb et j’avais du mal à tenir les yeux ouverts. En plus, j’avais un malaise du fait de ma grossesse. Bref, j’étais dans un état misérable, mais il fallait se lever afin d’être à 7h30 au Sheraton pour un déjeuner de travail avec M. Shlomsky.

Je suis dans la salle de restaurant du Sheraton à 7h30 pile avec l’ordinateur et l’imprimante portables, plus la valise - le tout pèse au moins 10 kg. J’attends M. Shlomsky,  il est en retard. Je commande un café. Au bout de 20 minutes, je décide de l’appeler dans sa chambre.

-       Allo – j’entends sa voix enrouée et je comprends que je viens de le réveiller. – C’est déjà 8h00 ? – demande-t-il surpris. – Est ce que vous pouvez monter dans ma chambre dans une demi-heure ?

Je suis furieuse, mais je ne dis rien. Moi, enceinte, à jeun, qui ai dormi seulement 6 heures après une journée de 25 heures et un vol de 17 heures, je suis ponctuelle à son hôtel, comme une montre suisse… J’ai envie de vomir…

J’entre dans la salle de restaurant et je commande un petit déjeuner pour récupérer un peu. 10 minutes plus tard, je suis servie et je me gave vite, pour ne pas être en retard.

En payant la note, je constate que la prime journalière que je reçois est déjà dépensée. Evidemment, il n’est pas prévu que je me restaure au Sheraton, c’est une exception, du moins j’espère.

Je monte chez M. Shlomsky et je frappe à la porte.

M. Shlomsky m’ouvre de très mauvaise humeur. Il est en robe de chambre, ses cheveux rares hérissés et pliés comme une houppe de bébé. Il ne trouve pas sa chemise blanche avec les rayures roses, celle qu’il a prévu pour aujourd’hui. La situation est grave.

Ses quatre valises sont sur les lits, grandes ouvertes et il y a des vêtements partout. Je vois un nounours à côté d’un coussin. Il suit mon regard et le cache vite sous celui-ci, si maladroitement qu’il fait tomber des petites amulettes de son chevet. Il soupire et hoche la tête, désespéré, son secret étant désormais dévoilé…

J’essaie de cacher mon sourire on me mordant les lèvres. Je tourne la tête et je m’éloigne pour chercher la chemise et lui laisser temps de récupérer ses amulettes.

Un petit nounours ! Et des amulettes porte-bonheurs ! Que c’est mignon !

Je suis touchée et amusée par son côté infantile et superstitieux. Le grand boss dont dépend le destin de plusieurs employés et dont le propre destin dépend d’amulettes et de forces mystérieuses !

Et ce nounours avec lequel il dort, qui le réconforte dans ce monde cruel !

Que c’est attendrissant !

J’ai envie de l’embrasser et de le réconforter « Ne t’inquiète pas mon petit, on va trouver cette méchante chemise que joue à cache-cache.  Notty, notty!»

Quand je me tourne de nouveau, je vois qu’il est embarrassé. Je prends une mine sérieuse et affairée, comme si chercher avec mon boss en robe de chambre sa chemise blanche/rose parmi ses nounours et amulettes est la chose la plus naturelle au monde ….

Enfin !

Je vois une manche blanche/rose dans la pile des vêtements et je la tire.

-       La voilà, la chemise ! – je la lui apporte comme un trophée.

-       Oh, Dieu merci ! – soupire-il soulagé.

Le monde est de nouveau en ordre !

-       Et la cravate ? – s’écrie-t-il, perdu de nouveau – Où est-elle allée ?

-       Elle est comment cette cravate ?

-       Couleur rouge dominant...

Je vois plusieurs cravates avec le rouge dominant, ce doit être sa couleur porte-bonheur.

-       Rouge et comment encore ?

Il soupire et hoche la main sans espoir.

J’essaie de me débrouiller toute seule avec les couleurs. Je sors une cravate qui a l’air d’être assortie avec la chemise, selon son goût je crois, et je la lui montre.

-       Comme celle-la ?

-       Oui ! – s’exclame-t-il enchanté. – Comment l’avez vous trouvée ?

-       Intuition féminine – dis-je modestement.

Il me regarde avec reconnaissance et satisfaction !

On peut faire carrière chez lui avec un peu d’intuition et avec la recherche de chemises et de cravates assorties.

Il regarde sa montre et il sursaute.

-       Vite, il est 9h00 moins 5. J’ai rendez-vous avec le Maestro à 9h00 à la réception. – Descendez vite et inventez une excuse. Je descends dans 10 minutes. Vite, vite ! Il est ponctuel comme le Diable !

L’ascenseur étant trop lent, j’emprunte l’escalier en courant. J’arrive à la réception et je vois Maestro Sergeevich et Olga Ivanovna sortir de l’ascenseur. Je respire profondément pour me calmer et je m’approche !

-       Bonjour Mme Ivanovna, bonjour Maestro ! Quelle belle journée, n’est-ce pas !

Ce matin, étant pressée, je n’ai pas remarqué quel temps il fait, mais à son air je comprends que je me suis trompée.

-       Belle journée ! Il pleut dehors ! – me regard le Maestro étonné.

-       C’est vrai ! – j’admets – Je suis tellement excitée par cette première journée de travail, que j’ai oublié qu’il pleut aujourd’hui.

-       Ah, la jeunesse, la jeunesse ! - soupire-t-il – Moi je savais qu’il pleuvait sans regarder dehors, ce sont mes vieux os qui me le disent. Mais où est M. Shlomsky ?

-       Il est, il est …en train de téléphoner en Europe, en Espagne, avant qu’ils ne partent pour la sieste. Vous savez, le décalage horaire et les horaires espagnols, il faut téléphoner tôt le matin jusqu’à 8-9h00. Mais il va venir tout de suite, je vous assure.

-       Vous croyez ! Je le connais depuis 20 ans, il est toujours en retard ! Si il y a une chose que je déteste, c’est le retard ! Moi, je viens toujours 5 min en avance.

-       Toujours ! Avec votre emploi du temps ! – j’essaie de détourner son attention.

-       Oui ! Je ne suis jamais en retard ! Enfin, autant que ça dépende de moi. Si le vol est en retard, je ne peux rien faire ! D’ailleurs, je voudrais que vous disiez au chauffeur de venir me chercher à l’hôtel une heure avant toutes les répétitions.

-       Mais il y a au maximum 30 min de trajet  jusqu’au Teatro Colon.

-       Dans ce cas, 45 min avant le début des répétitions. Je prends toujours 15 minutes de plus. C’est comme ça qu’on peut être ponctuel.

-       D’accord. Ce sera fait.

-       Le temps, c’est du luxe, après un certain âge, enfin ! Je ne suis pas assez riche pour le perdre et pour le faire perdre aux autres ! – dit-il en regardant sa montre.

A ce moment je vois M. Shlomsky sortir de l’ascenseur, tout rouge, la cravate mal nouée, la chemise tordue. Mais il est là ! Youpi !

-   Ah ! le voilà ! – s’exclame Maestro Sergeevich réconforté.

-       Ces Espagnols vous tiennent toujours au téléphone jusqu’au dernier moment ! –dis-je en regardant M. Shlomsky.

-       Ah oui, en plus j’avais des difficultés à les trouver ce matin ! J’ai parlé avec Valencia, tu sais que nous allons là bas fin avril…- il embrasse le Maestro et commence à discuter du voyage à Valencia.

Bien ! Je profite d’un instant où Maestro Sergeevich et Olga Ivanovna ne regardent pas M. Shlomsky et je lui redresse sa cravate. Il me repousse avec vigueur. Je m’excuse ! Je comprends que j’ai exagéré. Je ne peux pas tout rectifier.  J’ai pris trop de liberté, après avoir cherché la chemise etc.… Il pose les limites.

Il a raison. Je prends de nouveau la distance.

Il faut oublier le nounours et les amulettes...

Je pars avec Maestro Sergeevich et Olga Ivanovna dans la voiture que est mise à leur disposition. M. Shlomsky prend un taxi.

Il m’a dit que ma tâche est d’accompagner Maestro Sergeevich et Olga Ivanovna partout, et d’essayer de faire tout ce qui est possible et imaginable pour qu’ils soient contents. 

«  C’est tout » m’avait-il dit. « C’est simple. Il doit être content. Olga Ivanovna aussi. Coûte que coûte».

J’ai compris et j’ai pris la tâche à cœur.

Au Teatro Colon, il y a déjà beaucoup de monde qui attend le Maestro. Il serre la main très cordialement à tout le personnel, du portier jusqu’au directeur. J’admire sa simplicité qui contraste beaucoup avec l’air hautain de nombreux directeurs du théâtre. Moins on est grand, plus en se donne de la grandeur, me semble-t-il.

Après de brefs entretiens avec les divers directeurs (du théâtre, de la production, artistique etc) et avec le chef d’orchestre russe qui a préparé l’orchestre pour lui, le Maestro est impatient de l’entendre. C’est la chose la plus importante pour lui.

Nous descendons dans la salle de répétition de l’orchestre. M. Shlomsky et moi assistons tendus à la répétition. Il n’est pas sûr que le Maestro soit content de l’orchestre. Je comprends vite pourquoi. Même pour quelqu’un qui n’est pas musicien professionnel, il est évident qu’il  ne joue pas très bien. Maestro Sergeevich interrompt et reprend souvent les passages musicaux. Néanmoins, il est très gentil avec les musiciens.

-       Il est en colère, je le connais. – dit M. Shlomsky – Ils jouent comme des chats dont on tire la queue. Quel désastre ! Mon Dieu !

Nous attendons avec inquiétude la fin de la répétition. Maestro Sergeevich a salué très poliment l’orchestre puis est vite parti pour sa loge. Dès que la porte de celle-ci est fermée et qu’il n y a plus que M. Shlomsky, Olga Ivanovna et moi, il se retourne furieux vers M. Shlomsky.

-       Pourquoi tu ne m’as pas dit qu’ils jouent comme ça ! C’est une catastrophe ! Tu ne comprends pas que je ne peux pas me permettre de jouer avec des orchestres qui ne sont pas à la hauteur, même pour la meilleure production du monde. Est-ce que tu a oublié qui je suis ! Je dirige les meilleurs orchestres du monde ! Si je joue avec un orchestre qui n’est pas excellent, je perds ma renommée. Je suis arrivé là où je suis avec beaucoup de travail et je ne veux pas, je ne peux pas me permettre de faire un pas en arrière ! Je t’ai demandé comment ils sont. Tu m’as menti.

Le Maestro est dans une colère terrible. M. Shlomsky n’ose pas dire un mot. Olga Ivanovna est assise sur le fauteuil, accablée. J’écoute, pétrifiée.

Le Maestro se relâche sur le canapé. Un épais silence règne dans la loge. Personne n’ose parler. Après quelque minutes, j’entends la voix faible de M. Shlomsky.

-       Vanja, je peux te garantir une chose. Ils sont si motivés et ils sont si fiers de jouer avec toi qu’ils sont capables de faire des miracles, crois-moi, s’il te plait !

Je vois le Maestro écouter attentivement et réfléchir.

-       Vanja, le meilleur orchestre du monde, sans motivation, peut jouer moins bien qu’un orchestre de moindre niveau mais avec une grande motivation. Crois-moi !

Le Maestro le regarde avec une étincelle d’espoir dans les yeux !

-       D’accord ! Je te crois cette fois. Ce n’est pas leur faute finalement, je crois qu’ils sont mal préparés. Bien, demain je vais travailler avec eux toute la journée – dit-il avec détermination.

Nous soupirons soulagés, la tempête est passée.

La vita è bella !

 

***

 

Cela fait déjà six jours que je travaille de 6h00 jusqu’à 01h00 du matin. Je dors 5 heures par jour. Je suis si fatiguée que je crois avoir passé le cap et ne plus sentir la fatigue.

Cela commence avec le petit déjeuner. Lorsque j’entre dans la salle de restaurant, les artistes russes sont là à essayer d’expliquer quelque chose à Mario. Dès que j’apparais à la porte, ils se lancent vers moi :

-       Chère Inotchka, c’est si bien que tu sois là. Explique s’il te plaît à Mario…

J’explique autant que je peux, tout en essayant de prendre mon petit déjeuner. Mario me reproche de lui gâcher son système de travail. Il ne veut pas connaître tous leurs problèmes.

-       Si je ne les aide pas à résoudre leurs problèmes ils les résolvent seuls, ils en sont parfaitement capables, je le sais. C’est la troisième fois que je fais cette production, avec les mêmes artistes et les mêmes problèmes.

Entre les artistes qui exposent leurs difficultés et Mario qui ne veut rien savoir, je me retrouve avec leurs difficultés sur les bras et je ne peux pas refuser de les aider autant que je peux.

Après, je cours au Sheraton pour récupérer le Maestro et Olga Ivanovna avant d’aller au Teatro Colon.

Là bas, il y a déjà du monde qui attend le Maestro pour le solliciter.

Après commence la répétition, ce qui me permet d’écrire ou d’envoyer les lettres que le Maestro m’a confiées. A la fin de chaque répétition, je dois être sur place pour accompagner Olga Ivanovna et le Maestro jusqu'à la loge. Suit le déjeuner que j’organise, s’ils ne sont pas invités quelque part. L’après-midi suivent les répétitions avec le chœur, l’orchestre de nouveau, les chanteurs etc, le dîner et de nouveau les répétitions.

Le Maestro est de plus en plus content de l’orchestre. J’assiste à une répétition et je suis étonnée des progrès qu’ils font. Le Maestro parle d’une voix basse, mais quand il parle il y a un silence total dans la salle de répétition. Ses instructions sont précieuses, car il mentionne souvent les commentaires de Shostakovich sur différents passages de la partition. Il a une manière très humaine de diriger. Il a une autorité absolue, qui n’a pas besoin de manifestations extérieures.

Pendant la plupart des répétitions, je suis pratiquement libre, ce qui permet aux chanteurs de me demander mille choses. Il y a un va et viens permanent. Ils essaient leurs costumes, il manque toujours quelque chose pour leurs costumes, leurs perruques, etc. 

Mario fait semblant de ne rien comprendre, comme d’habitude, et c’est moi qui dois traduire en anglais ou en italo-espagnol ce que les artistes demandent au personnel technique. Le programme des répétitions change souvent et ils leur faut des programmes. Ils doivent téléphoner, faxer, envoyer des lettres, faire un tour en ville, du shopping, changer de l’argent, etc. Mille et une questions pratiques auxquelles je réponds aussi bien que je peux.

Après, il y a des gens qui veulent quelque chose du Maestro, des rendez-vous, des interviews, des invitations etc. Je dois trier ce que est important selon ses instructions et celles de M. Shlomsky. Il ne faut pas l’encombrer avec des questions qui ne concernent pas l’opéra. Ou, si c’est très important, il faut trouver le bon moment pour lui demander son opinion. Après, il y a son thé obligatoire que je lui prépare personnellement, dès qu’il arrive à la loge.

Bref, je cours toute la journée. Les uniques moments de repos sont les déjeuners et les dîners avec le Maestro et Olga Ivanovna. Après les répétitions je les accompagne à leur hôtel. Je peux m’en aller dés qu’ils sont dans leur suite. Je prends un taxi jusqu'à mon hôtel. Je vais directement dans la salle de bains, parce que si je m’assois, même pour un instant, dans un fauteuil ou sur le lit, je m’endors tout de suite.

Bref, la vita è bella !

 

***

 

M. Shlomsky est arrivé de nouveau, cette fois avec Demis. Je me demande si il est vraiment nécessaire de faire deux journées de voyage transatlantique pour rester 3 jours sur place. Peut-être que c’est l’état d’agitation permanent des gens occupés qui n’arrivent pas à se calmer, ou encore l’astuce de se faire rare pour se faire apprécier plus.

Cette fois encore, il ne restera que deux ou trois jours.

Il m’a convoqué à l’hôtel à 7h00. Je suis sûr qu’il sera en retard et j’arrive paisiblement à 7h20. Il est là, la mine crispée. Je lui demande pardon pour le retard.

-       Voilà ! Moi je suis ponctuel pour le rendez-vous, après 20 h de voyage et Mademoiselle, qui loge à 1 km, ne peut pas arriver à l’heure, et en taxi encore – il s’agite, ayant l’air d’une victime. – Bientôt je devrais vous demander une audience, n’est ce pas ! C’est le monde à l’envers !

Je suis très confuse, je m’excuse de nouveau, mais il continue de m’attaquer impitoyablement.

-       Si vous ne voulez pas travailler, il suffit de me le dire. Il y a des gens qui seront heureux de le faire à votre place, cent personnes ont postulés pour celle-ci. Et n’oubliez pas qu’ici, c’est moi le patron et pas vous !

Je trouve qu’il exagère. Après tout, la dernière fois, je l’ai attendu une heure sans rien dire.

Néanmoins, il a perdu plus de 20 minutes à me reprocher sous plusieurs formes mon retard de 20 minutes. Il me semble que ça lui fait plaisir de mettre les gens dans un état misérable.

Enfin, quand Demis arrive pour le déjeuner, il se calme et nous pouvons commencer à travailler. Je mets à jour le calendrier de Maestro et ajoute de nouveaux projets pour les dates dont nous disposons.

M. Shlomsky n’est pas certain de celles que le Maestro lui a données. Cela ne m’étonne pas. Lorsqu’il m’a chargé de faire son calendrier, il m’a donné une pile de papiers, des morceaux de journaux, de nappes de restaurants, des serviettes, des horaires d’avions etc, sur lesquels il y avait des griffonnages avec des dates très difficiles à déchiffrer.

Bref, une fois terminé, notre calendrier ne m’inspire pas trop  confiance en ce qui concerne l’exactitude des dates. Et si on se trompe d’une date pour un concert, c’est irrécupérable. Le Maestro est déjà parti pour le Japon ou les Etats Unis.

M. Shlomsky voulait discuter avec le Maestro les futurs projets, notamment une production du ballet « Roméo & Juliette » de Prokofiev, prévue pour Rio de Janeiro l’année prochaine.

 

***

 

C’est le 75° anniversaire du Maestro. Il a reçu des fax et des télégrammes du président de l’Italie, de la reine de Suède etc. Ce sont des amis de longue date, m’explique-t-il. Il y a aussi un télégramme du cabinet du président de la Russie.

A midi, il est invité par le maire de Buenos Aires pour recevoir les clefs de la ville et le titre de citoyen d’honneur. Ce soir, il y aura une réception en son honneur à l’ambassade de Russie à Buenos Aires.

-       Ils se précipitent maintenant pour me combler d’honneur, parce qu’ils pensent que je suis très vieux et que je peux mourir du jour au lendemain ! – dit -il tristement.

-       Mais non Maestro, vous vous trompez! Votre liste de distinctions compte 11 pages et vous en recevez régulièrement depuis 30 ans déjà – j’essaie de détourner ses pensées macabres.

-       Ah oui, vous avez peut-être raison.

J’ai du traduire cette liste en anglais et je me souviens plus au moins bien des détails. Elle compte les plus hautes distinctions de presque tous les pays Européens, plus les USA, Israël, le Japon etc, des titres de professeur honoris causa dans prés de 100 universités dans le monde entier, des centaines de clefs de ville, etc. J’étais stupéfaite.

-       La gloire, ça me fatigue un peu, ça m’empêche de me consacrer à des choses plus importantes, à la musique surtout … Mais c’est bien pour mes actions caritatives.

-       Grâce à ça, nous avons pu faire construire deux hôpitaux d’enfants en Russie, une école de musique etc – dit fièrement Olga Ivanovna.

Le directeur artistique de la production, M. Goldblum, et sa femme, accompagnent le Maestro à ces invitations. Je ne suis pas conviée. C’est la première fois depuis que je suis arrivée à Buenos Aires que je retourne a mon hôtel vers 13h00.

J’essaie de joindre Roger, mais il ne répond pas et je laisse de nouveau un message. Je ne lui ai pas parlé depuis longtemps. Je récupère régulièrement ses messages à la réception et je lui laisse les miens au répondeur. Je monte dans ma chambre et me couche tout de suite. Le matelas bossu du lit me semble être fait de pur duvet. Je plonge immédiatement dans un profond sommeil.

 

***

 

Je me suis réveillée à 6h00, reposée et en pleine forme. J’ai faim comme une lionne. Je pense que ce doit être la grossesse, tout en dévorant mon cinquième croissant.

Aujourd’hui, c’est une répétition sans costumes, sur la scène.

Je m’installe confortablement à l’orchestre en pensant que, finalement, je peux profiter tranquillement de l’opéra.

C’est une production multimédia innovatrice. Le fond de la scène est occupé par un immense écran sur lequel on projette des images, l’orchestre est au milieu de la scène et il y a deux niveaux superposés sur lesquels a lieu l’action.

L’histoire de «Lady Macbeth de Mzensk» est pénible. C’est l’opéra qui à déclenché la vague de mécontentement contre Shostakovich, vague que l’a submergé et mis en disgrâce pour une longue période. Staline n’avait pas aimé l’opéra et «Lady Macbeth de Mzensk» était banni de tous les répertoires. Les critiques que l’opéra a reçues, après que Staline l’ait vu, l’ont presque anéanti. Maestro Sergeevich m’a dit que Shostakovich était profondément blessé par l’incompréhension de cette oeuvre qui lui était très chère.

Je suis plongée dans mes pensées sur l’histoire de l’opéra, quand j’entends des voix dans le parterre :

-       Où est Ina, où est Ina ?

C’est M. Goldblum qui me cherche. Je le rejoins.

-       Ina, il faut que vous alliez sur la scène et disiez à Petr, que, lorsqu’il entre en scène, il doit s’avancer jusqu’au milieu. Après, dites au directeur du chœur qu’on n’entend pas ce passage là. Et puis les instruments à vent doivent être sur le plateau de droite…

Bref, le repos est fini.  J’ai passé la répétition à me promener devant et derrière la scène.

Le Maestro est tellement occupé, qu’il a dîné de sandwiches dans sa loge. Il est infatigable, comme si la musique lui donnait de l’énergie.

Vers minuit, tout le monde est parti. Nous sommes presque les derniers à quitter le théâtre.

Dans la voiture, le Maestro et Olga Ivanovna discutent toujours de la répétition. Olga Ivanovna est connue comme la meilleure Katia dans l’unique production filmée de «Lady Macbeth de Mzensk» et elle conseille les solistes de cette production.

-       L’opéra est le plus complexe et le plus difficile de tous les arts scéniques, parce qu’il les embrasse tous. Il y a la musique, le chant, la danse, le théâtre, les arts visuels. Les chanteurs oublient très souvent que ce n’est pas un enregistrement dans un studio, c’est la scène, il faut jouer, chanter, danser. C’est passionnant, mais il faut être un artiste complet  – commente-t-elle.

Ils me demandent mon opinion. Je suis flattée et je dit franchement ce que j’en pense, sans cacher ce qui me déplait. C’est la première fois que je vois cette production et mes appréciations les intéressent car, n’étant pas professionnelle,  j’ai l’avantage de la naïveté. Olga Ivanovna est d’accord avec moi sur la plupart de points, ce qui me flatte encore plus.

 

***

 

Aujourd’hui j’assiste à une répétition sur la scène. C’est la première fois que j’entre dans les coulisses et je suis émerveillée, comme Alice aux Pays des Merveilles. Je m ‘arrête un moment pour mieux m’imprégner des odeurs, des bruits, de l’agitation.

Une myriade de gens bouge en permanence. Il y a le personnel technique qui apporte des objets, les artistes qui se promènent en récitant leurs rôles dans l’attente de passer sur scène, les musiciens qui s’occupent de leurs instruments, tout ceci sur fond du spectacle qui est en répétition sur la scène.

L’art n’est pas essentiel et n’est pas vitalement nécessaire, mais il donne du goût à la vie, l’enrichit de beauté.

Selon une thèse scientifique récente, les arts dérivent de la parade sexuelle de l’espèce humaine destinée à séduire le partenaire et à assurer la procréation.

Freud, par contre, dit que la culture dérive de la sublimation de la libido.

Quoi que l’on soit, l’âme aspire à la beauté, non au pain quotidien.

J’envie tous ces gens qui travaillent sur ou derrière la scène, qui côtoient les arts dans leur vie de tous les jours, qui peuplent cette ruche pleine de vie, de création permanente, qui transforment le pollen en miel, la poussière en lumière et douceur.

L’après midi, je sors avec Mario me promener en ville dans la zone piétonne.

J’observe le spectacle de la rue autour de moi et j’écoute Mario me raconter ses chagrins d’amour.

-       J’ai reçu ses coordonnés d’un ami qui a fait sa connaissance récemment. Bref, il doit être beau comme un dieu, très macho, oh je tremble à la pensée même…. Il s’appelle Antonio ! Antonio ! Antonio – répétant son nom avec délice, presque en extase – Beau comme Antonio Banderas !

-       Ne me dis pas qu’il en est aussi ? !

-       Mais non, il est marié, avec des enfants, quoi-que ça n’empêche pas …

-       Justement !

-       Mais non ! Je reconnais en un millième de seconde un pédé. Si je te dis qu’il n’en est pas tu peux me croire.

Mario est très ouvert pour ce que concerne son homosexualité. « Ma chère, j’ai fait mon coming out il y a un demi-siècle. » m’a t-il dit une fois.

-       Alors, tu l’a rencontré ou non, ton Antonio ?

-       C’est exactement ça le problème. J’ai besoin de toi. Je lui ai laissé plusieurs messages, mais il ne me répond pas.

-       Peut être est-il absent ?

-       J’y ai pensé. Mais moi aussi je suis absente de chez moi, et j’écoute pourtant ma boite vocale tous les jours. Ce qui coûte une fortune, mais je le fais.

-       Bien, mais peut-être ne veut-il  pas dépenser une fortune pour écouter sa boite vocale !

-       Tu crois ? – je vois de l’espoir dans son regard.

-       Oui, je le crois. Laisse lui encore un peu de temps. Il va te répondre.

-       Quand, selon  toi ?

-       Je ne sais pas. S’il est parti pour un court voyage, disons jusqu'à une semaine, il va te répondre à son retour.

-       Encore quatre jours ! Mais je meurs d’envie de faire sa connaissance ! Oh Ina, tu ne comprends pas… .– dit-il, ému comme un adolescente.

-       Mais tésoro, pourquoi n’essaie tu pas de te distraire et de visiter un club en attendant.

-       Oh, qu’est-ce que tu dis ! – il est scandalisé. - Je n’ai pas confiance dans des connaissances faites par hasard, non recommandées….

-       Ah, je vois !

-       Je n’ai même pas confiance dans le guide homosexuel des villes, tu sais.

-       Je ne savais pas que cela existait.

-       Oui, là tu trouve les adresse des clubs, des cafés, des points de rencontre, etc, mais j’ai peur de ces lieux populaires. J’ai peur surtout pour ma santé, tu vois.

-       Je vois tesoro. Tu as raison, il vaut mieux attendre ton Antonio.

-       Peut-être qu’il n’a pas aimé ma voix. Ecoute le message que je lui ai laissé :

« Cher Antonio. J’ai eu ton numéro par Francesco, de Rome, qui t’envoie des bisous. Je brûle d’impatience de te rencontrer. Appelle moi au numéro… A bientôt ! ». Comment tu le trouves ?

-       Je le trouve…. très direct, mais je ne m’y connais pas, je ne peux pas juger - je recule.

-       Tu crois qu’il pourrait avoir peur de me rencontrer ? – demande Mario terrifié.

-       Je ne sais pas.

-       Peur que je me jette sur lui ? !

-       Je n’en sais rien.

-       Dis moi, je t’en supplie !

J’essaie de mon mieux de le consoler mais je ne suis pas sûre d’y réussir.

 

***

 

Aujourd’hui c’est la répétition générale.

La salle est presque remplie par les invités. Maestro a très peu interrompu la représentation, c’est à dire une ou deux fois.

Après la générale, il y a une longue queue devant la loge du Maestro. M. Shlomsky m’a demandé de voir ce que veulent les gens et de faire un tri. Après le tri il y a encore une dizaine de personnes qui attendent.

Je me fais du souci pour Maestro. Il doit être fatigué, il est debout depuis 6h00 et il a travaillé sans arrêt jusqu'à 23h00 et ce n’est pas encore fini.

Quel tempo de travail à 75 ans.

La gloire a son prix.

Je suis fatiguée, mais à côté du Maestro j’ai honte de me l’avouer à moi même.

 

***

 

C’est le jour de repos. Pour les artistes, pas pour moi. Ils sont partis faire un tour de ville. Le Maestro et Olga Ivanovna se reposent, c’est ce qui est prévu.

M. Shlomsky a eu pitié et m’a convoquée à 8h00 seulement au Sheraton pour travailler. Pour que le confort soit total, je ne trimbale plus l’ordinateur portable et l’imprimante, car j’utilise désormais les ordinateurs et l’Internet du business centre du Sheraton. 

J’arrive au Sheraton et je ne dois même pas l’attendre une demi-heure. Il est déjà là, avec Demis.

Aujourd’hui je suis gâtée.

Il me dicte 15 lettres en 5 langues.

-       Il faut les envoyer avant le déjeuner à 13h00 avec le Maestro – me dit-il en regardant sa montre.

Il est 12h00.

Parfois je me demande si nous vivons dans la même dimension du temps. Le sien coule d’une autre manière que le temps normal. Même quand il a du temps devant lui, il s’arrange toujours pour créer des urgences. Si il faut répondre dans un mois, il laisse la réponse attendre jusqu’au dernier moment et après c’est l’urgence impérative, le chaos, la panique totale. C’est son mode de travail. Un travail systématique, ordonné, avec des horaires et des échéances raisonnables, ce n’est pas son truc.

Il répond toujours en urgence, il est en retard pour tous ses rendez-vous, il rate ses avions. On l’attend toujours. Il n’a jamais le temps.

Au début, je pensais que c’était une tactique pour ce faire apprécier,  maintenant je n’y crois plus.

Son temps n’est pas linéaire, il n’obéit pas à la même loi physique. Il traîne dans le chaos et le désordre ou accélère dans une panique totale - l’unique atmosphère propice à faire marcher M. Shlomsky.

Le Maestro et Olga Ivanovna descendent pour le déjeuner et M. Shlomsky m’envoie faire les lettres.

-       Mais où tu pars comme ça, Inotchka – me demande le Maestro – Je vous invite tous à déjeuner.

M. Shlomsky me regarde avec mécontentement.

-  Merci Maestro, bien sûr on déjeune tous ensemble  - et il sourit aimablement à Maestro.

Pendant le déjeuner, je comprends que M. Shlomsky a organisé un rendez-vous avec plusieurs personnes pour discuter la production du ballet « Roméo et Juliette ».

-       Je pensais me reposer un peu, mais si tu insistes Martin – dit le Maestro sans enthousiasme – Inotchka tu ne vas pas nous quitter, n’est ce pas ?  C’est ton jour de repos, mais on aura besoin de toi.

« It is nice to be important, but it is more important to be nice » je pense à ce joli petit proverbe.

-  Bien sûr Vanja ! Je serais là – je lui réponds reconnaissante pour sa gentillesse.

Dès que le Maestro a tourné le dos M. Shlomsky me réprimande, agacé.

-       Comment vous permettez vous de l’appeler Vanja ?

-       Parce qu’il me l’a demandé.

Je vois que M. Shlomsky n’est pas content, et j’essaie de le comprendre. Il n’a pas su développer avec moi un rapport de confiance, et il a peur que je n’établisse pas un tel avec « Vanja ». Je vois qu’il y a de son point de vue un conflit d’intérêt.

- Je suis avant tout votre employée et après pour l’occasion l’assistante du Maestro –  je cherche à dissiper ses doutes.

Le rendez-vous avec les organisateurs du ballet « Roméo et Juliette » a été  long et épuisant.

Après le rendez-vous, le Maestro devait me donner des lettres et je suis restée dans sa suite. Il était pensif et triste.

-       Vous allez bien Vanja !

-       Ah oui Inochka. Je  pensais à Prokofiev. C’était un ami. Il était en disgrâce comme Shostakovich, tu le sais. Une fois alors que j’étais chez lui, il était malade et m’a demandé de préparer le thé. Je suis allé dans la cuisine et j’ai cherché du sucre. J’ai ouvert tous les placards. Ils étaient vides. Dans toute la cuisine il y avait seulement une tranche de pain dur comme de la pierre et du thé. Il s’est excusé de ne pas avoir de sucre. Le lendemain, j’ai sollicité tous mes collègues du conservatoire pour recueillir de l’argent et lui donner.  C’était une période dure, il était banni, considéré par les autorités comme un compositeur décadent, sans talent etc. Il vivait dans une misère profonde, mais il n’a rien dit à personne, il ne s’est jamais plaint.

J’écoutais, émue, cette histoire et j’ai pensé avec humilité au génie humain.

-       Eh oui, le passé communiste, ça ne s’oublie pas – soupire Olga Ivanovna .

Le Maestro m’a donné les lettres que j’ai expédiées secrètement, en priorité, avant celles de M. Shlomsky.

J’ai à peine le temps de finir celles de M. Shlomsky que je dois récupérer le Maestro et Olga Ivanovna pour aller à un dîner spectacle, « tango argentino » , au restaurant « El Querandi ».

Toute l’équipe du Phœnix  est là - M. Shlomsky, Demis, Mario et moi.

Le spectacle est extraordinaire. Tango argentino dans une mise en scène théâtrale. L’enchantement pur. Chaque tango raconte une histoire. La passion dans tous ses états – l’espoir, l’amour, l’exaltation, le doute, la trahison, le désespoir, la fierté, même le crime.

J’observe avec admiration les danseurs, leurs mouvements brusques et synchronisés, leurs postures fières, leurs corps plastiques, serrés étroitement, unis en un seul corps, leurs âmes sur la paume des mains.

J’ai croisé le regard de Mario et j’ai cru voir des larmes dans ses yeux.

Antonio ne l’avait pas toujours appelé.

 

 

***

 

Aujourd’hui, c’est la première.

J’ai travaille avec M. Shlomsky jusqu'à 16h00. A 18h00, dans une longue robe noire (avec la permission spéciale de M. Shlomsky), je récupère le Maestro et Olga Ivanovna. Elle est très élégante dans une robe en soie.

- Mais c’est magnifique ! – je suis sincèrement admirative.

- Je l’ai dessinée moi-même. J’ai souvent dessiné mes costumes de scène –  dit-elle avec fierté.

Le beau monde de Buenos Aires est au rendez-vous. Les longues robes somptueuses, les smokings ornés de médailles…

Finalement, je regarde l’opéra complet, sans interruption, assis tranquillement à coté d’Olga Ivanonvna. 

La première est un grand succès ! Il y a des standing ovations interminables !

Le Maestro est ému, Olga Ivanovna aussi. De retour vers sa loge, il dit :

- L’orchestre a très bien joué! Ils se sont surpassés ! Ils m’ont surpris, je dois l’avouer !

Devant la loge de Maestro il y a 30 personnes qui font la queue, je suis impressionnée et intimidée.

J’avance un peu pour ouvrir le passage au Maestro, qui serre les mains des gens tout en avançant vers sa loge.

Une fois arrivé, il est pressé de changer son smoking dans le dressing room. Quand je range ses affaires, je me rends compte que sa veste est complètement trempée. Je n’en crois pas mes yeux.  Je n’imaginais pas que le travail d’un chef d’orchestre exige autant de dépense d’énergie physique et psychique.

Je suis étonnée que Maestro, après avoir trempé un smoking, soit en pleine forme à minuit pour assister au cocktail.

Vers 1h00, finalement, nous montons dans la voiture pour aller au Sheraton. Maestro est toujours très ému.

-       Olenka, j’ai vu Shostakovich ce soir. Il était assis au premier rang, au milieu. Il avait ce costume gris foncé qu’il portait à mon dernier concert en Russie. Il était voûté et assez affaibli, mais ses yeux étaient brillants, je les ai vu, même derrière ses lunettes épaisses. Il m’a souri. Olenka, je pense qu’il était content ! Inochka, il était content je crois! – raconte-t-il avec une grand émotion.

-       C’est un grand succès ! Il peut être content ! – dis-je timidement.

-       Tout à fait, Vanja !- dit Olga Ivanovna, submergée par l’émotion.

-       Olenka, il faut fêter ça ! ! Est-ce qu’on a du champagne dans la chambre ? Parfait ! Inotchka, viens avec nous, il faut fêter ça !

Je monte avec eux dans la suite. Le Maestro est toujours excité et parle vite :

-       «Lady Macbeth de Mzensk» c’est une opéra particulier. C’est ma manière de rendre hommage à un génie ! Cet opéra a ruiné Shostakovich, tu connais l’histoire Inotchka. Je lui étais très dévoué. C’est un génie ! J’ai côtoyé d’autres génies dans ma vie, mais lui est un génie exceptionnel ! Il avait la force créative d’un titan, l’endurance d’un géant, la modestie et la vraie  grandeur humaine. C’était mon professeur à l’université, puis mon ami. Je me suis promis de diriger le plus souvent possible cet opéra, de le faire jouer sur les plus grandes scènes du monde. L’opéra banni, l’opéra qui à condamné Shostakovich à une misère profonde. Misère artistique et misère matérielle. Mais c’est l’incompréhension qui lui a infligé le plus de mal. Néanmoins, il n’a jamais douté de cette œuvre, même quand tout le monde la rejetait. Vous vous imaginez la force de conviction artistique que ça exige – être seul contre tout le monde, ou presque (moi je l’ai toujours soutenu). C’est un titan !

-       Et imagine-toi Inochka, aujourd’hui Shostakovich fait partie des 5 compositeurs les plus joués dans le monde! La gloire et le déclin ou plutôt le déclin et la gloire ! On ne sais pas ce qui est le plus difficile à supporter – dit Olga Ivanovna pensive.

J’écoute avec une attention aiguë, consciente que leur témoignage est précieux. Maestro remplit les verres :

-       Pour mon ami Shostakovich ! Pour le génie humain !

Nous buvons debout, en silence! Quelque part  j’ai l’impression que Shostakovich nous observe vraiment!

-       Inotchka ! Etre un artiste est difficile, toujours et partout. Or c’était un artiste, dans un pays communiste, pendant une période ou la liberté artistique n’existait pas, une période de chistka stalinienne. Il a survécu à la condamnation, à l’exclusion, au bannissement de ses oeuvres, et il continuait de composer! De la musique sublime, comme si toute son âme torturée s’était réfugiée dans celle-ci, dans ce monde immatériel de beauté, de lumière, d’émotions. La musique était son refuge… La musique l’a sauvé…

J’étais touchée. Nous portons encore des toasts et nous terminons le champagne. Je pars vers 4h00 du matin, chargée d’impressions.

 

 

***

 

Je me suis couchée vers 5h. J’ai demandé à la réception à être réveillée à 7h00, car M. Shlomsky m’a convoqué à 8h00 au Sheraton pour travailler.

J’entends le téléphone sonner comme dans un rêve. Dans un état comateux, je regarde l’horloge. 7h10 ! Je me suis réveillée, mais mon âme dort encore.

J’ai envie d’être morte.

Vers 8h10 je suis au Sheraton, le ventre vide (je n’ai pas eu le temps de déjeuner), un goût amer dans la bouche, et mal au cœur. Je dois avoir l’air d’un chat trempé, parce que M. Shlomsky s’exclame désarçonné :

-       Mais qu’est-ce qui vous arrive ? Vous êtes malade !

-       Non, j’ai dormi 2 heures seulement.

-       Vous êtes encore sortie hier !

-       Non, je suis restée avec le Maestro et Olga Ivanovna jusqu'à 4h00 du matin –dis-je avec une voix grave. – On a fêté la première dans leur suite.

-       Quel privilège ! Est-ce que vous vous rendez compte de nombre de personnes qui voudraient être à votre place !

Je ne vois pas la chose de la même façon. C’est vrai que par la force de circonstances je suis entrée dans la vie privée de deux artistes exceptionnels et que j’ai la chance de partager leur vie, leurs soucis, leurs émotions. Je suis consciente que c’est un privilège, mais je ne considère pas que le mérite soit pour moi. Je considère que c’est le hasard qui m’a rapproché d’eux ainsi que le fait de prêter une oreille attentive et une âme compréhensive à tous leurs soucis, sentiments et besoins.

-       Je fais seulement ce que vous m’avez demandé. Faire tout mon possible pour que Maestro Sergeevich et Olga Ivanovna soient contents.

Il ne dit rien. Je me sens un peu comme si je lui avais volé la vedette.

Aujourd’hui c’est plus calme. Il y a une représentation avec la seconde équipe. L’après-midi, je rentre à l’hôtel pour dormir au moins deux heures. Je rencontre Mario dans le couloir.

-       Tesoro, rends-moi un service, je te prie ! Appel Antonio, s’il te plait, et laisse lui un message.

-       Moi ! Quel message ?

-       Dis-lui de t’appeler d’urgence et donne lui ton numéro de portable. Comme ça il ne se doutera de rien.

-       D’accord, tesoro. Donne moi le numéro.

-       Viens dans ma chambre.

J’entre dans sa chambre et suis stupéfaite de l’ordre exemplaire qui y règne.

Je passe le coup de fil et j’entends au répondeur une voix sensuelle.

-       Ecoute sa voix ! – me dit Mario, frémissant  - Quelle voix ! Elle me donne des frissons ! Je l’appelle trois, quatre fois par jour, seulement pour écouter sa voix, après je raccroche. Je ne laisse plus de message.

Je laisse le message comme il me l’a demandé.

-       Tesoro, tu es fou ! – je l’embrasse – Je vais dormir deux heures.

-       Non ! – s’écrie Mario terrifié - Et s’il appelle !

-       Tiens, voici le portable, tu peux répondre à ma place.

-       D’accord, je viens te chercher dans deux heures. Fais de beaux rêves!

 

***

 

Maestro est furieux. Il vient de recevoir une lettre de New York. Il me la donne.

-       Je n’en crois pas mes yeux ! Le directeur de l’un des plus importants opéras du monde veut mettre en scène «Lady Macbeth de Mzensk» avec moi, et M. Shlomsky ne daigne même pas lui répondre. Il attend sa réponse depuis un mois. Mais qu’est-ce qu’il croit, Martin ! Que la montagne va aller chercher Mohammed, ou quoi ?

Je suis pétrifiée. Je ne sais pas quoi répondre.

-       Mais dis-moi Inotchka, tu trouves ça normal ? 

-       Maestro, ne vous énervez pas. C’est certainement un malentendu. M. Shlomsky sait combien vous tenez à cet opéra et je suis sûr et certain qu’il va faire tout possible pour le produire à New York.

-       Malentendu ! ? N’importe quoi ! Tu es gentille Inochka, mais je le connais bien, depuis 20 ans. Il est tout à fait capable de ne pas répondre à l’invitation. Des grandes stars mondiales rêvent d’être invitées là-bas et qu’est-ce que fait M. Shlomsky ? Il reçoit une invitation, et il ne se donne même pas la peine de répondre. Je veux lui parler, tout de suite.

-       D’accord Maestro. Je l’appelle immédiatement.

Je téléphone à M. Shlomsky, et je lui dis que Maestro Sergeevich veut le voir d’urgence à propos de l’invitation de New York pour une nouvelle production.  Quand, après une demi-heure, M. Shlomsky arrive dans la suite de Maestro Sergeevich, celui-ci est toujours en colère.

La conversation devient très désagréable. J’ai honte être présente à une scène d’humiliation de mon patron. Je veux sortir pour écrire les lettres que le Maestro m’a dictées, mais il me dit de rester. Plantée dans mon siège je n’ose pas regarder M. Shlomsky. Il écoute les yeux baissés, comme un élève réprimandé pour mauvaise conduite.

Après une éternité, M. Shlomsky part comme un chien battu. Il me demande de venir avec lui.

Je me lève pour partir, mais le Maestro me fait signe de rester assise.

-       Ina reste là. J’ai encore des lettres à te donner.

M. Shlomsky sort, l’air perdu. Je suis inquiète. Je fais bien mon travail, mais je ne veux pas le faire bien au point de rester sans travail, car, mon employeur est M. Shlomsky.

Après s’être calmé, le Maestro comprend intuitivement mon malaise et me dit.

-       Inotchka, vous pouvez partir. Je vous donnerai les lettres plus tard.

Je rejoins M. Shlomsky qui est en train de faire un scandale à Donatella au téléphone.

Donatella lui raccroche au nez, il re-téléphone. Il est furieux et je me demande à quand mon tour !

-       Je ne vous ai pas dit de ne pas répondre – hurle M. Shlomsky hors de lui.

-       Mais ce n’est pas vrai. Je vous demande depuis un mois si je dois répondre.

J’entends Donatella crier dans le combiné.

-       Si vous ne voulez pas travailler, je donne ce dossier à Ina – dit-il et lui aussi raccroche.

Je suis confuse. C’est une situation pénible. M. Shlomsky me regarde embarrassé.

-       Mais comment se permet-elle de me raccrocher au nez !

-       Peut-être que la ligne a été coupée. Les appels vers Europe sont difficiles parfois.

-       Elle est très mal élevée, a un mauvais caractère et un tempérament insupportable, n’est-ce pas ?

-       Je ne la connais pas suffisamment. Mais, elle me semble bien….

-       Ina, vous essayez d’excuser tout le monde. Cela m’énerve. Arrêtez !

Je comprends que c’est mon tour maintenant et je me tais.

Nous travaillons l’après midi dans une atmosphère tendue. Il part pour Madrid. Je l’accompagne jusqu'à l’aéroport pour pouvoir travailler avec lui jusqu’a son départ.

Je suis soulagée qu’il parte.

Le soir, Roger m’appelle. Il me manque. C’est trop long. Il nous donne des bisous, à nous deux – moi et le bébé. Cela me fait presque pleurer. Je m’endors épuisée.

 

 

***

 

Aujourd’hui c’est la dernière représentation.

« Lady Macbeth de Mzensk » est un grand succès ! J’ai déjà récupéré tous les journaux qui en parlent. Que des éloges, une interview avec M. Shlomsky (sa ville natale accueille son fils prodige avec une grande production, etc. !), des interviews avec Maestro Sergeevich, avec le directeur général du Teatro Colon, avec le directeur artistique, etc. Bref, la gloire !

La vita è bella !

 

***

 

Maestro Sergeevich et Olga Ivanovna partent aujourd’hui. Je les accompagne jusqu’ aux portes d’embarquement. Ils sont contents, mais fatigués.

-       Inotchka, vous pouvez me joindre à la maison, quand vous avez besoin. Si vous ne me trouvez pas, Zoya vous dira comment me joindre. Je lui donne toujours des consignes – me dit le Maestro.

Il me remercie de m’être bien occupée d’eux et pour avoir mis de l’ordre dans son calendrier avec Phoénix.

Il est adorable, si gentil et simple !

 

***

 

Mario m’accompagne jusqu’a l’aéroport.

Mario part pour une semaine aux cascades d’Iguaçu. Il est free lance et il peut se le permettre.

-       Antonio n’a pas appelé. Je lui ai laissé un message pour lui dire que je pars pour Iguaçu, mais je ne crois pas qu’il va me répondre. C’est trop tard maintenant. Quoi que, s’il m’appelle, je peux rester encore ici. Tango argentino, ta ra ta ta ta….- il fait des pas de tango, avec une expression rêveuse.

J’embarque pour Rome. Je suis contente de partir, comme quelqu’un qui a rempli sa mission. Je pense modestement que j’ai contribué un peu au bon déroulement de la production. Enfin, j’ai fait des efforts inhumains pour cela. J’ai travaillé pendant 3 semaines sans un jour de repos, de 6 h du matin jusqu’à minuit ou 1h00 du matin, tout en étant enceinte.

Je me suis surpassée. Je ne me croyais pas capable de tenir un tel rythme. C’est vrai que lorsque je mettais en place mon agence touristique j’ai beaucoup travaillé, mais pas autant, et je n’étais pas enceinte. Bref, c’est mon record personnel de travail et d’endurance.

Mais je ne peux pas dire que c’était un travail pur et dur, au contraire, c’était un travail passionnant, qui m’a donné la possibilité de connaître mieux un monde fascinant – le monde de l’opéra.

Je me réveille pour l’atterrissage à Rome. J’ai dormi pendant tout le vol, 15 heures d’affilée.

J’essaie d’enfiler mes chaussures, mais je n’y arrive pas. Mes pieds sont gonflés, mes chevilles ont disparu, et mes jambes me font mal. Je ne parviens pas à les enfiler et les transforme en savates. J’ai si mal aux pieds et aux jambes que je m’assois dans un fauteuil dans la salle d’embarquement pour Nice et commence à pleurer.

Le vol pour Nice est dans 4 heures. Je m’endors de nouveau. Une hôtesse me réveille pour l’embarquement.

J’arrive à Nice dans l’après midi. Roger m’attend à l’aéroport. Il fait de grands yeux en me voyant arriver. Mon Dieu ! A quoi je ressemble ! J’ai des jambes monumentales, comme une sculpture en marbre.

-       Ma pauvre, tu dois être épuisée – me dit-il en m’embrassant.

Que c’est bien d’être à la maison de nouveau. Je prends une douche, et je me couche, les jambes soulevées. J’essaie de tout raconter à Roger en même temps.

Je suis heureuse de le voir, je comprends seulement maintenant combien il m’a manqué. Je me suis finalement libérée de la crampe qui me tenait en permanence à Buenos Aires.

C’est jeudi et j’appelle le bureau pour les informer que je suis bien arrivée. Je demande à M. Shlomsky si je peux me reposer demain.

-       Quoi ! Toute la journée ? ! – demande-t-il indigné.

-       Et bien oui. Je suis fatiguée… - je grommelle

-       Mais si vous ne voulez pas travailler il faut me le dire, enfin. Demain c’est vendredi et j’ai une pile de lettre à vous dicter. Si vous croyez que je prends une journée de repos après chaque vol transatlantique, vous vous trompez. Et moi, j’ai 60 ans !

-       Je comprends ! Mais je suis toute gonflée …

-       Moi je suis gonflé depuis 20 ans déjà et ça ne me fait rien.  Bien, si vous ne voulez pas travailler, je ne peux pas vous forcer – j’entends sa voix  menaçante.

-       Mais non, je veux travailler. Seulement est-ce que je peux arriver l’après midi ?

-       Quand exactement ?

-       Vers 14 -15 heures.

-       Bien à 13h00, je vous attends au bureau.

-       D’accord !

J’ai perdu, comme d’habitude. Je n’arrive pas à m’imposer contre lui. Il a un manque total d’empathie. Il a une manière de voir les choses d’une seule perspective, la sienne. De plus, il est assez malin pour sortir toujours les meilleurs arguments afin de mettre les gens sous pression. Il se présente toujours en victime. Le pauvre, 60 ans, tout gonflé (pas par les vols, mais par des repas raffinés dans les meilleures restaurants du monde), qui n’arrête pas de voyager (premier classe toujours, position couchée en transatlantique), qui dort très peu (si on ne compte pas les siestes pendant les réunions de travail au bureau). Sans mentionner la rémunération de ses efforts, qui, par comparaison avec la mienne est multipliée à ce que je sais par 200.

 

***

 

De nouveau dans le bureau. La magie du spectacle est finie.

Donatella me salue très froidement, si on peut nuancer les différents degré du froid. Il y a un degré de froid, le froid absolu, en dessous duquel on ne peut pas descendre et nous y sommes. C’est pour ça que je ne me casse pas la tête à essayer de comprendre les raisons de cette nouvelle période glaciaire.

Je me mets au travail avec zèle. Je voudrais retourner derrière la scène le plus vite possible. Je suis contaminée par le virus du spectacle.

M. Shlomsky me dicte une douzaine de lettre. Il commence à travailler sur le projet de la production «Lady Macbeth de Mzensk» à New York.  Youpi ! Il organise des visites techniques et des rendez-vous avec les responsables du théâtre. Il y a un décalage horaire de moins 6 heures avec New York, ce qui veut dire qu’il faut rester réactive jusqu’à minuit, mais ça ne me dérange pas.

Mme Duval me raconte que M. Shlomsky est très content de moi. Il lui a dit plusieurs fois que je travaille très bien, et qu’il est satisfait d’avoir trouvé quelqu’un pour bien s’occuper du Maestro Sergeevich. Elle m’avertit de faire attention à Donetella, puisque c’est elle qui s’occupait du Maestro avant. Cela explique la période glaciaire.

-       Mais elle a d’autres grandes stars pour s’occuper. Hector Morel par exemple! On ne manque pas de stars après Maestro Sergeevich, n’est-ce-pas ! – je suis époustouflée.

-       Oui, mais ce n’est pas la même chose, Maestro Morel ne lui dit même pas bonjour quand elle est en tournée avec lui.  Il est comme ça, l’enfant prodige qui, avec l’âge, est devenu un enfant gâté de 70 ans. Ses caprices et excès sont rocambolesques, c’est dur et pas très enrichissant sur le plan personnel de travailler avec lui. Maestro Sergeevich est notre star préférée, et c’est toi qui est en charge de lui maintenant.

-       La gloire ! – dis-je en me moquant un peu – Mais je n’ai pas l’habitude des intrigues de bureau. Cela ne m’a jamais intéressé. Je ne sais pas trop quoi faire pour lui plaire. Renoncer à mon travail ? !

-       Ina , je vous dis seulement de faire attention!

Je la remercie pour l’avertissement. Je ne crois pas qu’elle a une sympathie particulière pour moi. J’explique son avertissement par son sens de la justice qu’elle a démontré en plusieurs occasions. Mais je ne sais pas vraiment comment faire pour neutraliser les intrigues. Je les ai toujours ignorées et spécialement cette fois-ci. J’ai tellement de choses à faire, que je ne peux pas m’occuper en plus de Donatella. Et puis, je ne la considère vraiment pas comme une concurrente sérieuse. Le bruit exceptionnel qu’elle fait autour de sa personne et de son travail ne m’impressionne pas au point de la croire exceptionnelle. Je m’imagine que c’est un point de désaccord insurmontable entre nous.

 

***

 

M. Shlomsky me dit aujourd’hui que je dois m’occuper du concert de Maestro Sergeevich avec la Philharmonie de Moscou qui doit avoir lieu à Bilbao dans un mois. Je suis ravie.

Je calcule vite - je serais enceinte de 3 mois. Il faut que je demande à mon gynécologue jusqu'à quel mois de la grossesse je peux voyager en avion. Je me souviens d’histoires d’accouchements qui ont eu lieu dans des avions et je ne veux pas, bien sûr, essayer.

Je suis désormais pleinement occupée par mon travail et je ne peux pas m’en plaindre.

Je travaille souvent jusqu’au 9h00 le soir, et le samedi, mais c’est passionnant.

M. Shlomsky ne m’a toujours pas remerciée pour mon travail à Buenos Aires, mais il a dit que c’était jusqu’à présent la meilleure production de «Lady Macbeth de Mzensk». Il ne m’a pas payée non plus les heures supplémentaires, mais j’ai une récompense morale par le fait d’avoir du travail et je me souviens très bien du sentiment d’infériorité que j’avais en attendant celui-ci.

-       C’est une tactique d’exploiter les employés au maximum avec leur propre accord et sans qu’ils en deviennent conscients – me dit Roger. - Et surtout, n’oublie pas que tu es enceinte !

-       Oui, mais je ne peux pas encore lui dire que je le suis.

-       Tu dois le lui dire avant le quatrième mois de grossesse.

-       Bien, ça sera pour le voyage à Bilbao.

Ma grossesse ne me dérange pas beaucoup. Sauf que je mange le double et que j’ai toujours faim.

 

***

 

Je sens que Donatella et de plus en plus nerveuse. Plus je travaille avec M. Shlomsky, plus elle est en conflit avec lui , comme si on ne pouvait pas bien travailler tous ensemble, comme si le bon travail de l’un allait aux dépends de l’autre. Je n’ai toujours pas compris la dynamique du travail de l’agence, mais je ne m’occupe pas trop de cela.

De temps en temps, j’entends des disputes à haute voix entre M. Shlomsky et Donatella, des claquements de portes. Elle m’ignore complètement, mais je reste joviale avec elle, comme toujours. Les intrigues, elles doivent s’étouffer toutes seules, comme un feu en manque d’oxygène. Et bien, je ne veux pas donner des bouffées d’oxygènes aux intrigues en m’y mêlant.

Je travaille sur l’organisation du concert de Bilbao avec Giorgio. C’est à dire qu’ il fait la plupart du travail sans trop m’expliquer, et me demande de faire des tâches précises en cas de besoin.

La première fois que j’ai demandé à Giorgio de m’expliquer quelque chose, il m’a répondu :

-       Tu sais, à moi, personne ne m’a jamais expliqué comment on travaille ici. Mon prédécesseur m’a dit : « Assied-toi et regarde-moi travailler ». Je me suis débrouillé tout seul.

Après cette réponse peu encourageante, j’essaie de me débrouiller toute seule. Parfois, je demande des explications à Demis. Il est un amour de collègue, très attentionné et, quand il connaît la réponse, il se donne la peine de me l’expliquer en détail. Malheureusement, il ne passe de contrats ni avec les artistes, ni avec les sites, ni avec les compagnies aériennes, etc. Tous ça est de la compétence de Giorgio et de Donatella, c’est à dire verrouillé, mystifié, inaccessible. Goran me donne parfois des informations, d’une façon joviale et détachée, mais il ne travaille pas dans la domaine de l’organisation. Et je n’ose pas demander trop d’explications à M. Shlomsky.

J’organise le calendrier de Maestro Sergeevich et tout ce qui concerne les projets à développer.

J’ai eu le courage de poser des questions à Donatella à propos de Maestro Sergeevich, mais elle m’a vite répondu :

-       Je n’ai pas le temps – et elle s’est mise à taper sur le clavier de son ordinateur à en casser les touches.

Bref, débrouille-toi et ne dérange personne. J’essaie de me débrouiller aussi bien que je peux.

 

 

***

 

Maintenant, je travaille souvent avec M. Shlomsky - le matin au café et l’après midi dans son bureau.

Il me donne à faire des demandes de disponibilité des orchestres pour différents projets. La liste des orchestres pour chaque projet est faite par lui avec l’aide de son pendule. Il ouvre les pages de « Year book of music » et il place son pendule à 5 centimètres au dessus de la page en le laissant se balancer plus au moins vite. De mon point de vue, c’est sa main qui le fait bouger mais, de son point de vue, ce doit être le destin ou la providence. La première fois j’ai failli sourire, mais je me suis mordue les lèvres. Depuis, je me suis habituée et je ne prête presque plus attention à celui-ci.

C’est le pendule qui décide également pour ses voyages, ses rencontres et le budget qu’il faut demander aux sites pour nos projets. Il écrit plusieurs chiffres à une certaine distance les uns des autres et il met le pendule au dessus. Je n’ai toujours pas compris comment il interprète les balancements de celui-ci, mais je ne demande pas d’explications, bien sûr.

Mme Duval m’a dit qu’il examine toutes les candidatures d’embauche avec son pendule.

-       Et qu’est ce qu’il a dit pour moi, le pendule ?

-       Il était négatif pour ta candidature.

-       Ah oui, et pourquoi m’a-t-il embauché contre l’avis de son pendule ?

-       Je ne sais pas, il faut demander au pendule !

 

***

 

Vers 10h00 du matin, arrivant à Monaco depuis sa maison du bord de mer au Cap d’Ail, M. Shlomsky me convoque, comme d’habitude, dans un des cafés à coté du Metropole pour travailler. Je prends donc mon bloc et je me rends dans le café. Il arrive avec Demis et commande son petit déjeuner qu’il prend entre les appels téléphoniques et les lettres qu’il me dicte.

Demis déjeune parfois avec lui.

-       Il ne prend qu’un café le matin. Je ne sais pas quoi faire avec ce garçon. – se plaint souvent M. Shlomsky. – Comment est-ce que l’on peut vivre en mangeant si peu ?

-       Mais je dois perdre 3 kilos. Je ne veux pas manger ! – dit Demis avec obstination.

-       Tu dois manger ! – dit M. Shlomsky on lui mettant un croissant dans l’assiette. – Pour moi, allez ! Fais-moi plaisir !

-       Arrête ! Tu me traites comme un bébé !

Demis est plutôt macho et il n’a pas encore fait son coming out, évidemment. Il vit son homosexualité en toute discrétion et s’énerve quand M. Shlomsky le traite de cette manière devant tout le monde.

Parfois on déjeune ensemble, et alors c’est au tour de Demis de s’occuper de M. Shlomsky.

-       Je te commande un filet de poisson cuit à la vapeur  – l’informe Demis

-       J’en ai marre de faire du régime ! Je veux un cordon bleu avec un tiramisu –proteste M. Shlomsky comme un enfant pourri, gâté.

-       Pas question ! – dit Demis sur un ton autoritaire.

-       Il m’interdit le gras, les sucreries, le fromage – se  plaint M. Shlomsky. – A la maison il ne me donne que des carottes. Mais je ne suis pas un lapin, enfin !

Ils s’occupent l’un de l’autre avec une tendre attention et beaucoup d’affection. Je regarde attendrie  ces scènes de ménage, mais je garde mes distances. Je ne veux pas leur montrer ma sympathie, ce serait déplacé. Je respecte la discrétion de Demis et je ne veux pas lui imposer ma compréhension, surtout pas de la manière démonstrative de Donatella qui trouve très chic d’avoir l’esprit ouvert et ne manque jamais une occasion d’exprimer son approbation des liaisons homosexuelles.

Je considère l’homosexualité comme une partie de la nature humaine. Selon Freud, l’homme est bisexuel par constitution et l’hétérosexualité est un choix  - c’est le besoin de procréation et de protection de la progéniture qui l’impose. Selon d’autres théories, l’homosexualité masculine est le résultat de la prédominance des hormones féminines dans une minorité de la population, où le résultat d’une éducation ou d’un environnement dévirilisant. Quoi qu’il en soit, le choix d’un partenaire, incluant son sexe, ne me concerne pas. Je respecte le mystère de l’attraction entre le gens et je n’essaie jamais de m’expliquer pourquoi ils sont ensemble. Sans parler d’approuver ou de désapprouver.

 

***

 

Je pars avec M. Shlomsky à Paris pour un rendez-vous avec Maestro Sergeevich. Nous arrivons chez lui vers 18h30.

Zoya, son employée de maison, nous accompagne dans le salon et nous offre du thé en attendant Maestro Sergeevich.

Je regarde le salon, stupéfaite. Il ressemble à un musée. Je savais qu’Olga Ivanovna est une collectionneuse passionnée, mais cela dépasse mon imagination.

Il y a peu de meubles, mais ce sont des antiquités, des grands tableaux avec des portraits sur les murs et beaucoup de vitrines avec des objets précieux. Je regarde tout ceci avec admiration quand Maestro Sergeevich arrive en robe de chambre, l’air fatigué.

Il nous salue cordialement.

-       Je suis vexé que tu m’ais dit de ne pas venir te voir sans Ina – j’entends M. Shlomsky se plaindre. Je ne le savais pas.

-       Mais regarde-toi, comment quelqu’un pourrait avoir envie de passer des heures avec toi – lui dit le Maestro en plaisantant.

M. Shlomsky ne trouve pas ça drôle. Le Maestro l’embrasse.

 – C’est surtout pour éviter des erreurs sur les dates. Ina prends des notes et travaille bien .

Nous avons vérifié toutes les dates avec le calendrier personnel du Maestro. Effectivement il y avait des erreurs, surtout en ce que concerne les années à venir. Maestro Sergeevich nous a donné d’autres dates pour de nouveaux projets. M. Shlomsky est ravi.

Je suis époustouflée par le calendrier du Maestro. Il  a un ou deux mois de libre par an. Le reste du temps, il sillonne la planète. Les tournées obligatoires annuelles au Japon où il est l’invité personnel de l’empereur, les concerts aux Etats-Unis, en Russie, en Europe, en Asie, en Australie, en Amerique du Sud, etc.

Il nous montre quatre valises dans l’anti-chambre, autour une table ronde.

-       Ce sont mes valises « Quatre saisons » – nous explique-t-il – Puisqu’il m’arrive souvent de changer de zone climatique, de voyager de Stockholm à Rio de Janeiro, par exemple, je dis à Zoya de me préparer la valise d’été. Je passe toujours par Paris pour mes vols de correspondance afin de changer de valises. Si je n’ai pas le temps de passer à la maison, c’est mon chauffeur qui m’amène la bonne valise à l’aéroport. Comme cela, je voyage légèrement, avec seulement un bagage et mon violon.

-       Quelle idée géniale! – je m’exclame.

A ce moment, je croise le regard navré de M. Shlomsky et je ne peux pas m’empêcher de sourire.

M. Shlomsky, par contre, voyage avec ses valises « Quatre saisons » toutes ensemble. Il y en a même une 5° pour le cas de l’apparition inattendue d’une 5° saison. Le climat est devenu si imprévisible aujourd’hui ! Avec ses valises « Cinq saisons » il peut être sûr de faire face à tous les changements climatiques possibles et imaginables, telle une tempête de neige équatoriale ou une canicule arctique. En plus, il porte toujours une 6° valise avec sa « documentation ». Comme cela, si il est coincé par un cataclysme climatique quelque part dans le monde, il est sûr de ne pas s’ennuyer jusqu’à la fin de ses jours, si il décide de la mettre en ordre.

-       L’organisation est très importante, chère Inotchka. – j’entends la voix méditative du Maestro. - Plus compliquée est la vie, mieux elle doit être organisée. Moi, je me demande toujours comment peut fonctionner Martin dans un pareil chaos. Depuis que je le connais, c’est toujours le chaos plus ou moins organisé chez lui.

-       Bien, bien ! Tu t’amuses tout le temps à me critiquer. Moi je travaille jour et nuit pour organiser des projets exceptionnels pour toi, j’essaie de réaliser tes rêves artistiques et qu’est ce que je reçois en retour, des critiques !- se plaint M. Shlomsky comme un enfant incompris.

-       Non, Martinochka, tu sais que j’apprécie beaucoup ton travail – dit le Maestro attendri.

-       Je fais de grandes productions pour ton seul plaisir, comme «Lady Macbeth de Mzensk» par exemple.

-       Oui dorogoj, je te suis reconnaissant. Tu le sais.

-       Ca ne fait pas de mal de le dire de temps en temps ! – dit M. Shlomsky en boudant.

Nous travaillons jusqu'à 22h00, puis nous dînons chez le Maestro et Olga Ivanovna dans une atmosphère familiale et détendue. Nous partons vers minuit, fatigués mais satisfaits de ce rendez-vous de travail.

 

***

 

Le matin, je pars avec M. Shlomsky pour l’aéroport. Il doit aller à Londres et moi à Nice. Dans le taxi, M. Shlomsky me donne un paquet et me dit un peu embarrassé :

-       Ina, s’il vous plait, donnez cette boite à Demis.

Je prends le paquet et je vois une boite de chocolats décorée avec des cœurs rouges.

Que c’est touchant, que c’est attendrissant ! J’ai du avoir un sourire parce que M. Shlomsky soupire et dit, à peine audible :

-       Eh oui, avec l’âge on devient débile !

-       Mais qu’est ce que vous racontez? !

-       Dans deux jours j’ai 60 ans – dit-il avec une voix agonisante.

-       Mais c’est le meilleur âge de l’homme. C’est la maturité, la sagesse, la conciliation avec le monde et soi même, la force tranquille et efficace…

-       Vous voulez dire la décrépitude, la résignation avec le monde et soi même, la faiblesse, la sagesse peut-être, mais qui a besoin de ça ? – m’interrompt-il.

-       Mais non, vous avez un manière de tordre la vérité … Regardez, tous les grand chefs d’orchestre travaillent jusqu’à l’âge de 75-80 ans.

-       C’est vrai, ils meurent sur la scène – dit-il d’une voix macabre.

-       Mais c’est bien, c’est une mort clémente, en pleine action, sans souffrance.

-       Quelle aubaine ! – ironise-t-il.

-       Mais à soixante ans, ils sont au sommet de leur carrière….

-       Après, c’est le déclin.

-       Non, les grands chefs d’orchestre restent au sommet longtemps, comme Karajan, Menuhin !

-       Vous êtes gentille, Ina, vous avez aussi  une manière de tordre la vérité – me rétorque-t-il.

-       Bien, finalement « the best things are happening in our minds » *(les plus belles choses se produisent dans nos esprits) . Si vous voulez croire dans un déclin prévu, je ne peux pas vous en empêcher. Mais la réalité vous contredit, évidemment, il suffit de ne pas avoir de préjugés….

-       C’est d’Oscar Wilde, n’est ce pas ?

-       Oui, c’est une paraphrase.

-       C’est beau, c’est vrai. Il ne faut pas penser négativement. Vous avez raison. – dit-il conciliant. – Peut-être ! – ajoute-t-il aussitôt en reprenant sa posture de grand boss. – Bien, n’oubliez pas d’envoyer les lettres et de vérifier la disponibilité des orchestres pour les dates que je vous ai données.

Bien, la crise est passée.

La vita é bella !

 

 

***

 

Samedi je pars en voiture à Vérone avec Roger! Nous allons assister au ballet « La Belle au bois dormant », dirigé par un chef qui prépare parfois les orchestres pour Maestro Sergeevich,

M. Shlomsky ne voulait pas y aller, bien sûr, mais il me dit que moi, je peux perdre mon temps comme je veux.

- C’est le plus long ballet que existe. Trois heures au moins – m’avertit-il

-       Mais c’est si romantique, « La Belle au bois dormant » à Vérone ! Mieux que cela, ce serait  « Roméo et Juliette » de Prokofiev à Vérone. – je m’extasie.

M. Shlomsky hoche la tête, car il désapprouve évidemment mes critères « artistiques » dans ce cas.

Nous partons de bonne heure le matin.

-  Tu es sûre que ce n’est pas trop pour toi, dans ton état – demande Roger soucieux.

-       Mais je ne suis même pas au quatrième mois ! 4-5 heures en voiture, ce n’est pas plus grave que 15 heures en avion. Et je suis si heureuse de partir avec toi en week-end romantique à Vérone que je pourrais y aller à pied.

Nous arrivons en début d’après-midi, nous nous installons à l’hôtel puis nous visitons la ville – la zone piétonne, la maison de Juliette. Je monte sur le balcon de Juliette alors que Roger est en bas, à genoux, la main sur le cœur ! Que c’est romantique !

-       L’amour, est-ce que ça rend gaga ? – je pose sérieusement la question à Roger.

-       Mais bien sûr, ma chère, est-ce qui je n’en suis pas la preuve ? !

-       Mais c’est moi !

-       Mais non, c’est moi !

Nous prenons notre « five o’clock tea » à la terrasse d’un café sur la place des fleurs, main dans la main, caressés par les doux rayons du soleil d’après midi. Nous profitons de toutes les cours en arcades de la ville pour nous donner des bisous, et il y en a beaucoup.

-       Je parie qu’ils ont construit ces arcades pour cette seule raison– me dit Roger  – C’est une cachette parfaite pour les amoureux.

C’est la ville la plus romantique du monde, j’en suis sûr. Mais enfin, même le désert peut être romantique si on est amoureux.

Le soir, nous sommes au théâtre en grande tenue.

Le ballet est très beau et très long ! Je me laisse entraînée dans ce monde enchanté de fées, princes et princesses.

Après le ballet, nous retrouvons le Maestro et sa femme pour aller dîner ensemble dans un restaurant typique de la zone piétonne.

Il nous raconte ses répétitions.

-       Le ballet, c’est la chose la plus dure à diriger. Pendant les répétitions, l’étoile du ballet russe - le prince, est venu plusieurs fois me dire « Maestro, est-ce que vous pouvez diriger ce passage un peu plus lentement. Je viens de terminer une pirouette et je dois faire des sauts, il faut que je reprenne mon souffle entre les deux, vous comprenez ! » Mais bien sûr, mon cher, et je continue exactement comme avant. Cinq minutes après, il y a la princesse qui me demande de diriger plus vite un autre passage, parce qu’elle doit faire des pas de deux et que la lenteur la fatigue. « Mais bien sûr ma chère ! ». Si je les écoute, je dois diriger comme un gramophone en panne, une fois vite, une fois lentement, etc. Et ce n’est pas la peine de leur expliquer mon métier. Pour eux, j’imagine, la musique est un décor pour leurs mouvements. Vous savez, le métier du chef d’orchestre est comme celui du dompteur. Quand il entre dans la cage, il doit avoir une présence autoritaire  – son regard, sa mine, sa posture, tout cela doit révéler la force de la volonté et la domination, sans parole. Sinon, il se fait bouffer par les lions. C’est la même chose avec le chef d’orchestre. Quand j’entre dans la salle de répétition pour la première fois, il y a un silence. Si je ne les ai pas sous contrôle dans les premières 5 minutes, je ne les aurai jamais. Au bout de 5 minutes le silence continue, ou ils se mettent à parler entre eux et ils ne m’écoutent plus.

-       Mais est-ce que c’est différent à chaque fois ?

-       Ah oui, vous avez des dompteurs qui se font bouffer par les lions après des années de travail.

 

***

 

Un week-end romantique avec Roger, ça fait du bien. Le lundi je suis revenue au bureau pleine d’élan.

C’est maintenant difficile d’accéder au bureau à cause des préparatifs pour le Grand Prix d’Automobiles. Il y a des déviations partout, et sur le boulevard Albert Ier on a déjà commencé à installer les grillages et les tribunes. Je ne peux plus prendre mon café au soleil dans le café à côté de la piscine, parce qu’il a disparu.

Mais la vita è bella.

09/05/03

 

J’arrive à l’aéroport de Nice où j’ai rendez-vous avec M. Shlomsky pour aller à Bilbao via Madrid. Je vois M. Shlomsky arriver avec ses six valises, comme d’habitude. Puisque le chariot est plein et ses mains occupées, il me demande de porter son sac avec « la documentation ». Je le soulève et je le repose par terre, tout de suite.

-       Il pèse au moins 20 kg !

-       19 pour être précis. C’est un bagage à main et il ne doit pas dépasser 20 kg – m’informe courtoisement M. Shlomsky.

-       Je ne peux pas le porter, il est trop lourd.

-       Ah oui ! Je vous demande pardon, Mademoiselle ! – commence-t-il avec un ton entre critique et moquerie.

-       Je suis enceinte – il est temps de le lui dire, puisque l’occasion se présente.

Il s’arrête brusquement, pose ses bagages par terre et me regarde droit dans les yeux, incrédule.

-       Ce n’est pas vrai !

-       Oui, c’est vrai !

-       De combien ? !

-       De trois mois.

-       Pourquoi vous ne m’avez pas dit ça avant ?

-       Je vous le dis à temps, selon la loi, c’est-à- dire avant le 4° mois.

-       Oh mon Dieu, je suis perdu !

Je le regarde, choquée ! La dernière chose que j’attendais de lui est de se sentir perdu à cause de ma grossesse ! Je ne comprends pas !

-       Et Maestro Sergeevich, qu’est-ce que je dois faire avec lui ?

-       Je ne comprends pas. Je vais m’absenter pendant 4 mois seulement, selon les lois monégasques. Deux mois avant l’accouchement et deux mois après. Je peux travailler sans problèmes jusqu’à septembre et reprendre le travail en janvier.

-       Donatella avait raison – il hoche la tête en désapprouvant.

-       En quoi ? !

-       Rien !

Nous entrons dans un café.

Je comprends encore moins.

-       Eh bien, mes félicitations ! – dit-il avec une voix agacée. – Je crois que c’est ce que l’on dit dans des occasions pareilles.

-       Merci ! – je réponds avec un sourire forcé.

Si ça dépendait de la bonne volonté des patrons, les femmes n’auraient jamais mis au monde des enfants. Mais j’essaie de le comprendre. Le pauvre patron, avec des employés qui ne choisissent jamais les bons moments pour mener leur vie privée, narcissiques au point de vouloir se reproduire, égoïstes car ils mettent dans ce monde terrible des enfants sans penser à leur bien-être et surtout pas à celui de leur patron, hypocrites, car ils mènent une double vie (professionnelle et privée), perfides, car ils ont des intérêts en dehors du bureau et complètement non fiables s’ils sont hétérosexuels et se marient. Bref, les employés sont les ennemis payés du patron, Arrivé a ce point de réflexion j’éprouve une vraie compassion pour mon patron, et je suis presque en colère contre moi. L’empathie, ce n’est pas toujours bon pour la santé mentale, à moins d’être schizophrène.

Dans l’avion, nous travaillons, c’est à dire que je prends des notes tout en respirant profondément pour m’empêcher de vomir.

Nous arrivons tard dans l’après-midi à Bilbao. M. Shlomsky part pour l’hôtel. Je reste à l’aéroport pour attendre l’arrivée du Maestro Sergeevich.

Le Maestro arrive avec seulement une valise et son violon.

-       Toujours avec votre violon ?

-       Oui. Nous sommes inséparables. Si quelqu’un veut me le prendre, il faudra qui il me tue.

C’est un Guarneri, je le sais. Son Stradivarius est dans un coffre fort en Suisse, m’a-t-il confié à Buenos Aires, d’où il ne le sort que pour les grandes occasions.

-       Vous le prenez même pour de brefs voyages de deux trois jours ?

-       Oui, Inotchka dorogaja. Je dois toujours m’exercer, même une demi-heure par jour, mais tous les jours.

Je savais qu’il s’exerçait le matin à Buenos Aires, mais je ne savais pas qu’il le faisait si régulièrement.

-       La virtuosité, Inotchka, c’est 1 % de talent et 99 % de travail – dit-il sobrement – Comme le succès d’ailleurs.

Le Maestro a une suite dans le meilleur hôtel de la ville. Cette fois, j’ai une chambre simple dans le même hôtel. M. Shlomsky nous retrouve dans le  hall et invite le Maestro à dîner.

-       Je vais dîner dans ma chambre, je suis trop fatigué.

Je l’accompagne dans sa suite et je l’aide à défaire sa valise. Je commande le dîner pour lui et, à son invitation, pour moi aussi.

-       Je voudrais vous donner une lettre à expédier, après le dîner, si ça ne vous dérange pas ?

Quelle gentillesse ! Les vrais grands hommes sont d’une modestie et d’une humilité exemplaire !

Nous dînons ensemble en discutant de ses projets, en parlant du musée Guggenheim à Bilbao et des arts plastiques. Il me parle de ses rencontres avec Dali et Gala, Marc Chagall et Vava (son épouse). Je suis enchantée. C’est passionnant de l’écouter. La plus simple histoire racontée par lui devient exceptionnelle. Sa vie est un saga de grandeur et / ou de déclin d’états, de systèmes politiques, de célébrités, de valeurs, d’arts, mais surtout un hymne à la créativité humaine et au travail.

Après le dîner, il me donne une lettre privée et je descends à la réception pour l’envoyer par fax.

-       Votre lettre à été envoyée – me dit le réceptionniste en me rendant la lettre.

-       Ina, qu’est-ce que c’est comme lettre ? – j’entends derrière mon dos la voix inquisitoire de M. Shlomsky.

-       Bonsoir! C’est une lettre privée de Maestro Sergeevich – je réponds en pliant la lettre.

M. Shlomsky essaie de la prendre, mais je la mets vite dans mon sac.

-       C’est pour qui cette lettre ? – demande-t-il énervé.

-       Je ne sais pas, c’est privé et je ne l’ai pas lu.

Il me regarde comme si il m’avait attrapée en flagrant délit de trahison.

-       Je dois partir. Maestro Sergeevich attend sa lettre – et je file – Si vous avez besoin de moi, je descends tout de suite.

Je m’éloigne rapidement. Je ne peux pas lui donner la lettre. C’est une lettre privée m’a dit le Maestro, et je respecte sa vie privée. Certes, M. Shlomsky est mon patron, mais pour moi la loyauté envers le patron est soumise et non superposée à l’éthique.

Je ferais la même chose si la situation était inversée.

Je rends la lettre au Maestro avec la confirmation d’envoi par fax, et je rentre dans ma chambre, déprimée. Comment est-ce que je peux concilier le loyauté vis a vis des deux, sans me rendre coupable d’indiscrétion ? Je me suis endormie en ruminant ce sujet, sans avoir trouvé une solution satisfaisante.

 

***

 

Il pleut à Bilbao. La journée se passe en répétitions. On m’appelle à l’orchestre pour traduire au pianiste espagnol les commentaires du Maestro qui parle russe, car l’orchestre est russe.

Le Maestro a déjà fait des répétitions avec l’orchestre à Moscou et tout se passe très bien.

Le soir, j’assiste au concert à coté de M. Shlomsky. Le répertoire est léger, et il y a un morceau de Bernstein dédié au Maestro Sergeevich, une courte pièce, pétillante  comme du champagne, pleine d’humour et d’esprit.

Le concert est un grand succès.

Après le concert, il y a 30 personnes qui attendent devant la loge du Maestro.

Je fais le tri, mais celui-ci est de bonne humeur et il les accueillie tous. Dans sa loge, la direction du théâtre a organisé une petite réception avec 10 invités.

M. Shlomsky m’envoie chercher le directeur général de l’orchestre. Je suis dans le restaurant du théâtre quand je vois M. Shlomsky arriver, transpirant et tout rouge.

-       Le Maestro m’envoie vous chercher. Il ne veut pas commencer la réception sans vous – me dit-il d’un ton accusatoire comme si j’avais commis un crime, le crime de lèse-majesté. Et la majesté, c’est M. Shlomsky.

C’est trop ! Ma grossesse, la lettre privée de Maestro Sergeevich et maintenant le comble – envoyer M. Shlomsky me chercher comme s’il était un « boy », parce que la réception ne peut pas commencer sans moi, malgré SA présence et celle des notables de la ville….

Je baisse la tête et je rentre dans la loge avec un sentiment de profond inconfort.

Bref, je suis coupable.

Coupable de lui avoir volé de nouveau la vedette.

 

 

***

 

Il y a une atmosphère tendue entre moi et M. Shlomsky. Il me parle très peu, seulement si nécessaire, il a l’air d’une victime.

Nous embarquons dans le Cessna privé pour aller à Valencia. Le pilote est une dame.

-       Bien, s’il faut mourir, ce sera au moins en charmante compagnie – plaisante le Maestro – Je ne pense pas à toi Martin, bien évidement !

Il fait discrètement un signe de croix et nous partons.

L’intérieur de l’avion est très élégant, en cuir blanc, mais le voyage n’est pas très confortable à cause du bruit et des vibrations.

A l’aéroport de Valencia, les notables de la ville nous attendent. Nous partons dans une limousine pour un tour de la ville. Nous visitons la cathédrale et parlons avec l’évêque.

Puis il y a des rendez-vous, un déjeuner dans un restaurant typique avec une célèbre actrice (je crois qu’elle a eu un Oscar mais je n’ose pas lui poser la question). L’après midi, encore des rendez-vous. Dans la soirée,  le Cessna nous attend pour nous amener à l’aéroport de Madrid.

Une fois installé dans l’avion, Maestro soupire avec soulagement.

-       Je préfère deux répétitions à un rendez-vous d’affaire, mais enfin, la vie n’est pas faite que de plaisirs.

Les rendez-vous étaient utiles et plusieurs événements lointains ont été évoqués.

Arrivés à Madrid, j’accompagne le Maestro jusqu’à l’embarquement pour son vol vers Londres, puis je pars sur Nice, via Paris.

M. Shlomsky est parti à Rome pour un rendez-vous avec Mme Callisto, la directrice de son association napolitaine.

Roger m’attend à l’aéroport. Je lui raconte rapidement les problèmes que j’ai avec M. Shlomsky.

-       Ne te fais pas de soucis. Il ne peut rien faire. Il ne peut pas te licencier parce que tu es enceinte. Finalement, c’est une boite misogyne !

-       Misogyne ! Tu n’as pas tout à fait tort. Imagine toi, même Donatella dit qu’elle ne supporte pas les petits enfants. Elle veut en avoir un grand, tout fait, déjà au CP. Non, tu as tort, il y a Martina, un tour manager qui a voulu adopter un enfant avec sa concubine, mais ça n’a pas marché.

 

***

 

Nous avons rendez-vous à Vienne avec Maestro Sergeevich, le directeur du ballet du Bolchoi Theatre et M. Goldblum pour mettre au point la production du ballet « Roméo et Juliette » de Prokofiev.

Le rendez-vous est fixé à 13h00 dans la suite du Maestro à l’hôtel Impérial. Maestro a un concert au Musikverein avec le Wiener Philharmoniker demain et il a accepté de nous rencontrer entre les répétitions.

M. Shlomsky et moi sommes arrivés vers 11h00. Nous avons eu à peine le temps de poser nos valises à l’hôtel Marriot, de nous changer, manger un brin, rencontrer les autres invités à la réception et aller à pied à l’Impérial.

Je suis contente d’être de nouveau à Vienne. J’ai passé ici un tiers de ma vie. Il y a 3 ans que je vis en France et un an que je suis venue ici pour la dernière fois, mais j’ai toujours le sentiment de retourner à la maison. J’ai appelé mes amis Paul, Heidi et mon ancien partenaire dans l’agence touristique qui nous avons fondé ensemble, le comte Maximilian von Hochstein, pour leur dire que je serai à Vienne pour 2 jours seulement pour des rendez-vous de travail, mais que j’aimerais beaucoup les voir dès que j’aurai un peu de temps.

« That’s what friends are for * - me dit Paul - Pour passer en dernier. » Il est directeur d’une banque privée, mais il m’a promis de se rendre disponible et d’être en « stand by » pour un rendez-vous.

Heidi et Maximilian aussi.

Maestro Sergeevich nous accueille dans une suite somptueuse. Il est très content de voir Igorovich, qui était autrefois une star du ballet avant de devenir directeur. Il a gardé l’allure et la posture d’une étoile, malgré les années.

Les négociations qui sont en cours depuis des mois doivent se finaliser ici et aboutir à un accord.  M. Shlomsky sera le producteur et le ballet aura sa première mondiale l’année prochaine à Rio de Janeiro.

Après une discussion animée de 2-3 heures, les éléments principaux sont arrêtés et tout le monde est content. M. Shlomsky commande du champagne et l’on porte des toasts au succès de la future production. Il règne une légère euphorie, Igorovich danse la valse avec son assistante, Goldblum fait des photos.

-       Mes enfants, je dois interrompre la fête à contre-cœur parce que j’ai une répétition dans une heure, et que je dois me préparer. Je demande seulement à Ina de rester pour m’aider pour le calendrier de la production. On se voit ce soir à 20h00 pour le dîner.

Tout le monde le salue et part. M. Shlomsky me dit qu’il m’attend au café de l’hôtel.

Une fois les autres partis, le Maestro veut connaître les honoraires prévus pour les jeunes stars du ballet russe.

-       Je ne peux pas vous le dire, Maestro – je réponds à contre-cœur.

-       Inotchka, je sais que les artistes russes sont prêts à travailler avec moi gratuitement, et que M. Shlomsky abuse largement de cela pour les payer très peu. Après, je me sens mal à l’aise devant eux, comme si je participais au complot. Et puis j’essaye toujours d’aider les jeunes artistes russes et je ne veux pas qu’on utilise ma renommée pour abuser d’eux, tu comprends ?

-       Oui, Maestro, je vous comprends, mais je vous prie de ne pas me demander cela. Vous pouvez demander à M. Shlomsky directement, il ne peut rien vous refuser, il vous le dit souvent.

-       C’est ce qu’il dit, mais c’est un renard pour ce qui concerne les affaires.

Il me regarde droit dans les yeux pour détecter ce que j’en pense. Il baisse les bras.

-       D’accord Inotchka, dorogaja. Je vois que tu es loyale et c’est bien comme cela. Tu es quelqu’un de bien, c’est pour ça que j’ai confiance à toi. J’ai essayé, on ne sait jamais…

-       Merci Vanja! Vous êtes quelqu’un de bien aussi. Je comprends vos soucis pour les artistes et je crois sincèrement que vous pouvez demander à  M. Shlomsky de leur accorder les honoraires qui vous semblent appropriés.

Je suis tout de même admirative pour la noblesse de ses sentiments.

Il me confie des fax à expédier de la réception et je pars.

Une demi-heure plus tard,  j’arrive au café de l’Impérial et je vois M. Shlomsky, l’air agacé, qui m’attend avec M. Goldblum.

-       Qu'est ce que vous avez fait avec le Maestro ?

-       J’ai mis à jour son dossier pour le ballet et j’ai envoyé des fax pour lui.

-       Quel genre de fax ?

-       Privés.

-       Est-ce que vous savez qui vous paye et pour qui vous travaillez ? – il hurle.

-       Oui. Et celui qui me paye m’a demandé d’être à la disposition du Maestro, s’il se souvient.

-       Elle a toujours raison, tu vois. On ne peut rien lui dire !

-       Mais si vous changez vos consignes, je les suivrai bien sûr.

-       On va voir ça ! – me dit-il menaçant.

Mon portable sonne, C’est Paul. Je m’excuse et je m’éloigne de la table pour parler avec lui. Je lui donne mon emploi du temps et on convient d’un bref rendez-vous vers 19h00 au café Schwarzenberg, à confirmer.

Je me tourne et je vois M. Shlomsky devant moi qui m’arrache le téléphone et raccroche.

-       C’est mon téléphone portable et je ne veux pas payer pour vos conversations privées – me dit-il rouge de rage.

-       Je vais vous rembourser pour le « roaming » – lui dis-je d’une voix froide et calme.

-       Et le temps que vous passez pendant les heures de travail dans vos communications privées, vous allez me les rembourser aussi ?

-       Je vous les déduirai de mes heures supplémentaires, quand vous me les paierez.

Il ne me paye pas d’heures supplémentaires comme aux autres employés. Il considère peut être que je devrais payer pour avoir l’honneur d’être avec ses stars, comme s’il s’agissait de rendez-vous privés et non professionnels.

-       Eh bien, je téléphone tout de suite à Mme Duval et je lui dis de vous payer toutes les heures supplémentaires. Je ne veux rien vous devoir.

-       Moi non plus ! Qu’elle déduise mes 2 ou 3 communications privées.

-       Vous êtes libre cet après-midi. Je vous demande seulement de faire honneur à Maestro Sergeevich et de venir dîner avec nous ce soir !

-       L’honneur sera pour moi – et je lui tourne le dos.

Je pense à mon bébé. C’est l’unique chose qui puisse me calmer instantanément. Je ferme les yeux et je lui parle en moi : «  Coucou, mon bébé. Je pense à toi. Si tu entends des battements trop forts du cœur, ne te fais pas de souci. Donne-moi un petit coup de pied et je me calmerai, je te le promets. »