Roman
Fiction
Environ
180.000 signes ou 120 pages de 1.500 signes
C’est
mon premier jour de travail à la prestigieuse agence artistique Phénix, à
Monaco.
Après
trois mois d’attente et plusieurs interviews, je suis finalement embauchée avec
une période d’essai de deux mois.
Je
suis arrivée 15 min en avance, plein d’enthousiasme et d’une bonne humeur
presque indécente dans le milieu artistique pour cette heure de la journée.
Il
est 8H45.
Je
sonne et j’attends. Personne ne me répond. Je sonne une seconde fois, puis une troisième fois, mais évidemment il n’y a
personne à l’agence.
J’appelle
la directrice administrative Mme Duval sur son téléphone portable. Aucune
réponse.
J’attends
patiemment devant la porte toute en observant la disparition progressive de mon
enthousiasme et la dissipation de la bonne humeur indécente. Tant mieux !
Vers
9H20, je vois Mme Duval arriver doucement.
-
Bonjour ! Pourquoi êtes-vous
ici ?
-
Je dois commencer le travail à 9H00.
-
Ah oui !
Elle
ouvre la porte sans aucune explication ni excuse. Je suis perplexe.
-
Si je dois arriver la première, une
clef me sera peut-être utile…
-
Vous recevrez une clef quant M.
Shlomsky décidera de vous en donner une – dit-elle sèchement.
Ah,
la clef de la confiance… Je n’insiste pas.
-
Si vous voulez, je peux changer mes
horaires.
-
Ce n’est pas la peine, Goran arrive
normalement vers 8H00.
Ah,
quel soulagement ! Je n’attendrai pas 20 minutes tous les matins pour
entrer, c’est déjà bien.
Nous
montons au dernière étage des bureaux, situé dans un immeuble moderne à Monte
Carlo, pas loin de l’hôtel Ermitage.
Mme
Duval n’est pas très loquace et ne perd pas son temps pour mettre a l’aise les
novices.
-
Voilà mon bureau, vous le connaissez, en
face c’est celui de Giorgio, à droite il y a Demis, le petit ami de M.
Shlomsky, à gauche c’est l’ancien bureau de la directrice artistique et voici
le vôtre.
Elle
me montre une petite pièce en face des toilettes, au bout du couloir.
Toute
minable, avec un bureau en métal qui a du être gris il y a longtemps, une
chaise en tissu d’une couleur indéfinissable et des étagères blanches.
Un
ordinateur avec imprimante complètent le
mobilier.
L’unique
fenêtre se trouve au plafond, en sous-pente, et n’est pas plus grande que l’écran
de l’ordinateur. Un ciel gris et triste qui se faufile à
travers celle-ci complète l’atmosphère peu réjouissante.
Le bureau est séparé du couloir par une cloison blanche vitrée, ce qui me donnera la possibilité d’entendre la chasse d’eau des toilettes, chaque fois que quelqu’un les utilisera.
Quelle
charmante perspective !
Bon,
il faut bien commencer quelque part. Je m’encourage moi-même.
Mme
Duval observe ma réaction avec curiosité et amusement.
-
Votre prédécesseur, José, est resté ici
quatre mois.
-
Ah,
je comprends. Et son prédécesseur ?
-
C’était une fille. Elle a fait
également… 4 mois, je crois.
-
Le chiffre 4 semble être fatal dans ce
bureau.
-
Pas tout à fait, il y a d’autres
chiffres fatals aussi, comme 1, 2, 3, etc.
-
Mois ?
-
Mois et année – dit-elle distraite.
-
Les employés changent souvent, je vois.
-
Oui et non. Ceux qui surmontent les
chiffres fatals restent très longtemps chez M. Shlomsky. Goran, par exemple,
est là depuis 20 ans, Donatella depuis 7 et moi depuis 4.
-
Ah, c’est bien d’entendre ça – je
soupire, soulagée – Y-a-t-il une raison particulière pour cela ?
-
Oh, on ne peut pas dire exactement,
c’est un tout. C’est lié au caractère du patron, M. Shlomsky et au caractère
des employés, à leurs attentes, à leur persévérance, etc. Vous allez comprendre …
-
Je vois. Bien, il faut commencer le
travail – dis-je pleine d’enthousiasme et de détermination pour affronter tous
les challenges du destin et résister à tout.
-
Doucement – me dit Mme Duval – Tout
d’abord il faut faire connaissance avec l’activité de la boite et après nous
verrons ce que vous pouvez faire.
Surprise !
Je suis embauchée, sans pour autant qu’ils sachent bien ce que je dois faire.
Quel
luxe, une approche individuelle ! Je fais ce que je peux. C’est presque
selon Karl Marx, chacun donne selon ses capacités, chacun reçoit selon ses
besoins. Presque, parce que le salaire prévu est loin de couvrir mes besoins.
Mais, finalement, nous sommes dans une principauté, et pas dans un pays
communiste.
- Regardez les dossiers qui sont dans votre
bureau, c’est le meilleur moyen de faire connaissance avec l’activité de la
société.
Elle
me montre des petites piles de papier sur le bureau, sur les étagères et me
laisse me débrouiller.
-
Quand verrais-je M. Shlomsky ?
-
Je ne sais pas. Il va vous appeler.
Bien !
Au travail ! – me dis-je en me jetant avec ardeur sur les papiers empilés
dans différentes bannettes..
Le
fauteuil est plein de bosses et les roulettes coincent, mais je ne suis pas là
pour le confort.
Je
n’arrive pas à ouvrir les tiroirs du bureau. Après un effort considérable,
accompagné des crissements assourdissants de la vieille ferraille rouillée, un
des tiroirs cède et je me retrouve par terre !
Je
me lève et je regarde, le souffle coupé, dans le tiroir, attendant de découvrir des trésors cachés. Il
est vide.
Bon,
d’accord, j’abandonne les tiroirs. Je commence à lire les feuilles d’une
bannette. Il n y a pas d’ordre à moins que cela soit un ordre particulier.
Il
y a des demandes de disponibilité envoyés à différents orchestres, des
biographies de chefs d’orchestres et de solistes, des réponses de directeurs
musicaux sur des programmations, les programmations de différents festivals,
les effectifs d’orchestres concernant des programmes particuliers, des
propositions de programmes, des réservations d’hôtels et de vols, etc.
Bref,
il y a tous les sujets liés à l’organisation d’un concert, enfin plus au moins.
La
majorité de la correspondance est en espagnol.
Vers
10h00, les bureaux commencent à se peupler.
Je me demande si je dois prendre l’initiative de faire la connaissance de mes autres collègues, ou si je dois attendre d’être présentée par Mme Duval ? J’ai déjà fait la connaissance superficielle de la plupart d’entre eux à l’occasionne de mes plusieurs interviews d’embauche. L’agence comptait 6 employés de 5 nationalités.
Puisque
personne n’a encore utilisé les toilettes et que personne, à part Mme Duval, ne
se rend compte de mon existence au bout de couloir, je décide de me présenter
moi même.
Je
respire profondément et je sors. La porte du bureau du « petit ami »
de M. Shlomsky est ouverte.
-
Bonjour ! – dis-je cordialement au
jeune homme, assis derrière son bureau - Je suis Ina, enchantée !
-
Demis, enchanté – me dit en anglais un
charmant jeune homme de 25-30 ans. – Vous êtes la dame qui parle sept langues,
russe ci-inclus, n’est-ce pas ?
Je
confirme.
-
Donc vous détenez le record maintenant.
Jusque là c’était M. Shlomsky avec six langues. Moi, je n’en parle 5 seulement.
– dit-il modestement.
-
Seulement ! Vous rigolez ?
Toutefois les gens du monde de la musique classique sont polyglottes, c’est
connue.
-
Oui, plus ou moins. Est-ce que vous
avez besoin de quelque chose ? – demande-t-il pour couper court notre
conversation.
-
Oui et non ! De tout et de rien en
particulier. Je suis en train de faire connaissance avec l’activité de
l’agence.
-
Bien, si vous avez besoin de quelque
chose, n’hésitez pas à me le demander – me dit-il et il se tourne vers son
ordinateur.
-
C’est très gentil, merci – Un peu déçue
j’hésite toujours, debout dans le cadre de la porte. Puisqu’il a l’air d’avoir
épuisé la conversation, je sors. – Merci et bon travail !
Il
me semble jovial, mais distant. Je savais de Mme Duval qu’il est Grec et je vois que il est beau comme un dieu de
l’Olympe, avec des manières polies de garçon de bonne famille.
Je
continue la conquête des bureaux et j’avance vers l’escalier. La porte du
bureau de Mme Duval est fermée, mais celle de Giorgio est grande ouverte et
j’entends sa voix douce et charmante parler en allemand au téléphone.
J’apparais
devant lui et le salue avec un grand sourire, comme un ami de longue date (nous
nous sommes vus deux fois déjà !).
Il me fait signe d’entrer.
Il
raccroche le téléphone et se lève de son bureau avec un grand sourire. Quel
amour de collègue!
-
Bonjour Ina et bienvenue chez Phénix !
C’est ton premier jour, n’est-ce pas ? Je suis content de te voir. Où
es-tu, dans quel bureau ? ! Ah, je vois… . Ne t’inquiète pas, nous
sommes tous passés par là, moi j’y suis resté 6 mois. Je ne dis pas que
maintenant c’est beaucoup mieux, mais c’est moins bruyant. Enfin, je n’entends
plus l’eau couler, ce que me donnait tout le temps envie de faire pipi – il me
submerge de paroles, comme un ruisseau, gai et sautillant de sujet en sujet.
Comme
tous les gens très occupés et impatients, il pose des questions et donne les
réponses sans attendre. Il a de grands yeux
intelligents et un regard chaleureux.
Je
me sens finalement le bienvenue et lui en suis très reconnaissante. Il est
également très beau, de grand taille, avec des traits purs et classiques et une
manière de parler très artistique, vive et pleine de gesticulations, à
l’italienne.
-
Je suis désolé de devoir te quitter,
mais M. Shlomsky m’a demandé de descendre. A tout à l’heure ! - dit-il en
dévalant les marches de l’escalier quatre à quatre.
Je
suis un peu rassurée. Il n’y a plus personne au deuxième étage et je descends au premier pour continuer ma
conquête. En entrant dans le bureau de Donatella, je vois la porte de M.
Shlomsky entrouverte, il est en train de discuter avec Giorgio et Donatella. Je
le salue poliment et il me répond d’un signe de la tête.
J’entre
chez Goran et me présente.
Goran
se lève et me serre la main. Il est petit, mince et élégant.
- Vous avez un accent charmant, d’ou
vient-il ?
-
Je suis Suédois, mais j’habite depuis 30
ans ici, à Monaco.
Le
téléphone sonne et il répond. La conversation semble se prolonger et je fais
signe que je monte au deuxième étage.
Bien !
Il me reste à voir Donatella, l’italienne affairée du premier étage.
Je monte, contente de mon exploit. En haut de l’escalier je rencontre Mme Duval.
-
Qu’est-ce que vous faites là ?
-
Je suis allée dire bonjour à tout le
monde.
-
Ah ! – dit-elle sans trop
d’enthousiasme – Si vous avez terminé d’étudier les dossiers dans votre bureau,
je peux vous donner quelque chose à faire.
-
Très bien ! Je suis à vous.
Elle
me donne une pile de dossier de comptabilité à archiver. Elle est également la
comptable de la société. Je me renferme dans mon bureau et attaque ce travail
avec zèle.
Vers
13H00, presque tout le monde est sorti déjeuner. Je demande à Mme Duval quand
je vais rencontrer M. Shlomsky.
Elle
me regarde, hésitante.
-
Je dois vous dire quelque chose… Je ne vous ai pas prévenu, mais M. Shlomsky
est un peu superstitieux, vous savez, comme tous les artistes. Il est interdit ici
d’être habillé complètement en noir, or vous êtes habillée complètement en
noir. Quand il vous a vu, il m’a appelé pour me dire qu’il ne veut pas vous
voir aujourd’hui à cause de cela.
Je
m’examine de la tête aux pieds. C’est vrai, je n’ai même pas un bijou de
couleur, je suis vêtue tout en noir. J’aime le noir parce qu’il contraste bien
avec mes cheveux blonds et la plupart de ma garde-robe est noire.
-
Je suis désolée, mon Dieu ! Je n’y
ai pas pensé… - je réfléchis vite. – Et si je mets une écharpe colorée, est-ce
qu’il changera d’avis ?
-
Peut-être !
Je
sors pour ma pause du déjeuner et la première chose que je fais est de
m’acheter une écharpe colorée avec beaucoup du rouge.
Quel
faux pas ! Puisqu’il est superstitieux, il va considérer peut-être ma tenue
comme un présage maléfique. Quel désastre !
A l’occasionne de l’unique interview que j’ai eu avec lui il portait un bracelet multicolore que j’ai attribué à son goût vestimentaire un peu extravagant, comme sa cravate et son gilet d’un rouge vif et brûlant .
J’ai
perdu l’appétit et me suis promenée un
peu autour du port pour changer d’air. J’ai admiré les yachts amarrés qui
ressemblent à d’énormes oiseaux, blottis l’un contre l’autre pour se
réchauffer. Nous sommes fin janvier et le soleil sourit froidement, un peu
comme Donatella.
-
Oh, c’est autre chose ! –
s’exclame Mme Duval en me voyant enveloppée dans mon écharpe colorée –
J’essaierai de vous organiser un rendez-vous avec M. Shlomsky, mais je ne vous
promets rien.
Je
suis plongée dans de sombres pensées, quand Mme Duval m’appelle au
téléphone :
-
M. Shlomsky veut que vous descendiez le
voir dans 15 minutes. Prenez un bloc pour noter, s’il vous plait.
Youpi !
Je suis réhabilitée !
Un
quart d’heure plus tard, je descends avec mon bloc, enveloppée dans mon écharpe
colorée, l’air d’un perroquet, et
j’entre dans le bureau du M. Shlomsky.
Il
y a M. Shlomsky, Donatella et Giorgio. M. Shlomsky se lève pour me saluer et m’offre une chaise. Il a l’air d’un gentil
tonton, la soixantaine bien portante, avec un gros ventre. Il se dandine comme
un pingouin quand il marche.
Je
savais de lui qu’il était pianiste avant de devenir impresario il y a 30 ans.
Je
m’asseoir à coté de Donatella et
Giorgio.
-
Je vous ai appelé pour assister à notre
réunion et voir comment fonctionne l’organisation d’une tournée. Pour
l’instant, il vous suffit seulement de regarder, d’écouter et de noter.
-
Très bien, d’accord – dis-je avec
entrain.
Je
commence à noter tout, à la virgule près, par peur de laisser échapper quelque
chose d’important. Ils parlent italien.
Il s’agit d’un briefing sur une tournée de l’Orchestre Philharmonique d’Israël
en Europe qui doit avoir lieu dans trois mois. Donatella s’occupe de
l’orchestre, Giorgio de la logistique et de l’aspect financier de la tournée.
Les contrats avec les artistes sont faits par eux deux. M. Shlomsky est
l’interlocuteur des directeurs des théâtres et des institutions qui accueillent
l’orchestre.
Je
suis toute ouïe.
Donatella
parle avec un ton d’une compétence absolue et un contrôle total des
circonstances, un ton qui ne supporte pas la contradiction, Giorgio avec une
maîtrise sereine du sujet, en se moquant un peu de tout le monde et de toutes
les circonstances. M. Shlomsky écoute avec fatigue et ennui, comme quelqu’un
qui regarde « the same old story» pour la énième fois.
J’observe
Donatella discrètement. Elle doit avoir à peu près 35 ans, habillée dans un
style sportif moderne, ses jambes étirées à l’américaine, appuyées sur le pied
en marbre du bureau de M. Shlomsky. Elle parle vite, d’une voix haute et
claire, en s’agitant beaucoup. Elle nomme la plupart des gens par leur prénom,
comme des amis.
Elle
donne l’impression de quelqu’un qui est parfaitement bien dans sa peau et
parfaitement contente de soi.
A
la fin de la réunion, M. Shlomsky me demande avec scepticisme :
-
Est-ce que vous avez compris un peu de
quoi il s’agit.
-
Mais bien sûr – dis-je avec aplomb.
Ce
n’était pas si difficile et finalement pour qui me prend-il ? C’est vrai,
je suis blonde et je porte souvent du noir, mais ce n’est pas pour faire le
deuil de mon intellect, enfin !
Le
lendemain, Mme Duval, intriguée, me demande comment cela s’est passé avec M.
Shlomsky.
-
Plutôt bien. Pour l’instant j’écoute et
je prends note, c’est tout. Mais dites-moi, est-ce qu’il y a d’autres
interdictions à l’agence, je ne veux pas, surtout par ignorance, attirer de
nouveau le mauvais sort.
-
Oh, il y en a beaucoup – me
répond-t-elle amusée– Vous savez, je ne tiens pas une liste, mais le monde du
spectacle est très superstitieux.
-
Quoi par exemple …
-
Des choses classiques : le
chiffre 13, la couleur violette - elle est bannie de l’agence et si vous avez
des intercalaires multicolores, n’oubliez pas d’enlever le violet. Dans les
lettres il faut jamais utiliser le signe + , il rassemble à un croix. Après, le chat noir,
tout ce qu’est noir, etc.
-
Cet etc, est-ce que vous pouvez le
définir un peu plus ?
-
Oh, vous me demandez trop. La liste est
si longue et il y a de choses si personnelles… . Le mieux est de faire
attention et de vous faire vous-même une liste.
-
Vous me faites peur !
-
Il ne faut pas dramatiser. Allez, regardez et prenez note, c’est
important. – dit-elle résolument.
Un
peu perplexe je sors de son bureau.
Pour
un ordre particulier, c’est un ordre particulier!
Mais
j’ai une telle envie de tout comprendre, de tout maîtriser que je tiens les
yeux grand ouverts et ne laisse échapper aucun détail.
Le
soir, je demande à Roger si il connaît les superstitions les plus courantes en
France ?
-
J’espère que la superstition n’est pas
contagieuse. Tu sais que c’est illégal, de pratiquer la discrimination dans un
bureau. – me dit-il, toujours soucieux du droit.
-
Enfin…il faut respecter les émotions
des autres, pas seulement le droit.
-
Dans un monde idéal – dit-il
conciliant.
Dans la nuit, j’ai eu des cauchemars liés aux superstitions.
Des fantômes m’ont hantée, un chiffre 13 énorme m’est tombé sur la tête, un
chat noir immense m’a poursuivi, j’étais engloutie par un trou noir
gigantesque, je tombais et tombais et je me suis réveillée couverte de sueur.
Mais le matin, sur le chemin de Nice à Monaco, je suis de
nouveau stupéfaite par ce monde éblouissant de beauté et de lumière. Je prends
Une beauté à couper le souffle, surtout lorsque j’arrive au
dessus de Cap d’Ail d’où mon regard plonge dans l’immensité bleue et lumineuse
de la mer, scintillante sous les caresses du vent et s’entrelaçant avec le ciel
a l’horizon. Je me sens suspendue dans le bleu, légère comme une plume, l’âme
pleine de beauté.
C’est un moment d’émotion intense, un moment de beauté pure
et parfaite, comme cela existe seulement dans la nature, un moment qui imprègne
de lumière et de bonheur tout mon être et me recharge d’énergie… .
Après être passée par là, je peux entrer dans l’enfer.
J’ai trouvé une place pour ma voiture au parking de
l’immeuble ou se trouvent les bureaux de Phoenix. C’est cher, mais je ne peux
me priver de ce bain extatique de beauté et d’énergie que la nature m’offre
généreusement tous les matins.
C’est un des moment privilégiés de la journée. Je ne suis pas assez riche pour pouvoir renoncer à la beauté naturelle, ni assez pauvre pour ne pas me l’offrir.
Dans mon bureau, avec ma petite fenêtre qui donne sur le
toit, je peux alors me concentrer sans regret sur mon travail.
Mais du travail, il n’y en a pas !
Au bureau, je continue à étudier le dossier, mais une fois
le principe de l’organisation de la tournée ou du concert compris, tout le
reste est détails.
Je demande à Giorgio si je peux l’aider.
-
No tesoro, pour l’instant regarde et
mémorise – décline-t-il gentiment.
Je suis allée chez Donatella pour lui proposer de l’aider.
-
Non, merci. Je n’ai rien pour toi – me
dit-elle un peu froidement, comme si je voulais lui voler son travail.
Je demande à Demis si je peux lui être utile. Lui, au moins,
m’explique gentiment pourquoi je ne peux pas l’aider. Il s’occupe de l’informatique
du bureau, gère les banques informatiques de données et lance régulièrement des
publipostages destinés à tous les organisateurs de spectacles en Europe et
ailleurs.
Goran gère les banques de données sur papier qui existent
depuis 25 ans et qui remplissent les étagères de presque tous les murs de son
bureau. Il est aussi une espèce d’encyclopédie ambulante du monde de la musique
classique. Il connaît tous les chefs d’orchestres, les orchestres, les
solistes, leurs biographies, les partitions, les spectacles, les sites, etc. Il
écoute « Radio Classique » tout le temps, mais il parle très peu et
n’est pas très sociable.
Je le vois de temps en temps quand il rend visite aux
toilettes, ou quand il me faut des informations qu’il me donne toujours vite,
précisément et exactement.
Il est aussi le secrétaire privé de M. Shlomsky, il organise
ses voyages, s’occupe de son bureau, de sa maison, de sa voiture, etc.
Il est très discret, courtois et réservé.
Je ne lui demande même pas si je peux lui
être utile.
C’est bizarre. Je suis embauchée, et pourtant il semble
qu’il n y a pas de travail pour moi. Personne n’a besoin d’aide, chacun
travaille dans son coin en étant complètement autosuffisant.
« Pazienza é la virtu dei forti » je me répète.
Je lis et j’attends ma MISSION.
Plusieurs jours se passent sans qui je fasse
quelque chose de concret.
J’ai compris qu’ici, proposer d’aider les autres est considéré comme une atteinte à leur intégrité professionnelle et j’ai arrêté de le faire.
Je n’ai pas vu M. Shlomsky depuis la première réunion. On
m’a dit qu’il voyage beaucoup. Il arrive le vendredi et reste à Monaco jusqu'au
lundi, puis il part de nouveau.
Je déjeune souvent toute seule, Donatella et Giorgio sortent
toujours ensemble. Parfois Donatella monte à midi dans la cuisine, au deuxième
étage, pour déjeuner. De temps en temps tout le monde y déjeune et Donatella
raconte des histoires sur des tournées ou sur sa propre vie.
Elle appartient à ces gens qui sont convaincus de mener une
vie extraordinaire et qui racontent les histoires banales de leur vie à tous
ceux qui prêtent une oreille, sans jamais se rendre compte d’ailleurs que leur
exaltation n’est pas partagée par l’auditoire.
L’unique chose amusante dans ces histoires, c’est d’observer à quel
point elles amusent ceux qui les racontent.
C’est le genre de personnes qui parlent à haute voix dans
les transports publics ou dans les restaurants et regardent toujours si les
voisins suivent ou non la conversation.
« Life is a stage » pour ces gens là, « but
they do not play a part » * (paraphrase de Shakespeare, « la
vie est une scène », mais ils ne « jouent pas de rôle»), ils
jouent les vedettes, en prenant si nécessaire le public en otage.
Alors, au bout d’une semaine, je sais déjà qu’elle est accro
de gym, que son frère fait telles et telles études, ce que fait et ce que pense
sa mère, sa grand-mère, et son arrière grand-mère. J’ai entendu le compte-rendu détaillé des
deux soirées romantiques avec son ami actuel, et appris qu’ils se sont mis
d’accord pour faire le test du SIDA avant de procéder à une union approfondie
(ils se sont arrêtés aux caresses, etc.). Elle met en scène sa vie, au point
que Giorgio est autorisé à l’appeler pendant ses rendez-vous intimes pour lui
demander où elle en est. Ils ont même élaboré un code secret pour ne pas
heurter la sensibilité de l’autre protagoniste de la pièce nommée
« Rendez-vous intime », tout
en donnant des informations sur la progression du rendez-vous. Bref, Giorgio et
Donatella se complètent parfaitement dans ces jeux d’exhibitionnisme et de
voyeurisme et font généreusement partager les détails aux autres (Mme Duval,
moi, Demis ou Goran).
Le matin, avant d’entrer dans ma cellule, je vais chez Mme
Duval pour échanger quelques mots sur l’agenda du jour (comme s’il y en avait
un). Souvent, Donatella arrive avec fracas et commence à raconter ses histoire
en nous interrompant. Une fois l’histoire délivrée, elle part brusquement,
comme elle est arrivée, et nous laisse perplexes.
Elle veut nous faire croire qu’elle est une féministe
éclairée, mais je la soupçonne de manquer simplement de temps pour sa vie
privée. Sinon, elle est belle, selon les critères modernes - androgyne,
sportive et agitée, présomptueuse au point d'en persuader les autres - avec une
élégance style guérilla (pantalon kaki, rangers) selon les canons de la mode
actuelle. Je sais également qu’elle éprouve une véritable pitié pour moi,
blonde, d’une féminité classique démodée, avec des talons aiguilles, qui
pratique le yoga, parle doucement, très peu et surtout pas d’elle-même et qui a
un fiancé.
Giorgio, par contre, parle peu de lui même, mais se laisse
entraîner de temps en temps par Donatella dans la description artistique de ses
exploits nocturnes. Il parle plutôt des livres qu’il est en train de lire. Il
lit beaucoup, il a une sensibilité très fine, un sens de l’humour et un dédain
poétique envers la vie prosaïque, un peu à la manière de Dylan Thomas. Il a un
coté mystérieux, contradictoire et ténébreux qui me plait.
Il me parle souvent de sa petite amie. Quand je la mentionne
à Mme Duval, elle m’interrompt :
- Sa petite amie, mais vous rigolez ! Vous voulez
dire son petit ami.
- Son petit ami !
- Mais bien sûr, Ina. Vous n’avez pas encore compris
que tous les hommes ici sont homosexuels ! »
- Ah bon ?
- Ben oui !
- Je vois …
- Et pas seulement les hommes. Il y a des « tours
managers » féminins qui sont aussi homosexuelles .
- Ah oui ?
- Ben oui !
Cela explique pourquoi ici les hommes sont tous beaux, sauf
M. Shlomsky qui ne correspond pas tout à fait aux canons de la beauté
masculine. Je ne suis pas en mesure de parler de sa beauté intérieure.
Cela fait plus de trois semaines que je suis embauchée et je
n’ai toujours pas reçu de travail à faire.
M. Shlomsky est absent la plupart de temps.
J’ai déjà parcouru tous les dossiers de mon bureau et je
passe mes journées à lire l’Encyclopédie de la musique. C’est passionnant, mais
j’ai mauvaise conscience. Normalement, on est embauché pour travailler et pas
pour approfondir son éducation, ou s’amuser avec une lecture agréable aux frais
de l’entreprise.
Je n’arrive pas à comprendre le fonctionnement de l’agence.
Pourquoi n’y a-t-il personne pour me dire quoi faire et pourquoi suis-je
embauchée ? Ce n’est pas raisonnable de recruter quelqu’un et de le
laisser désœuvré pendant si longtemps.
Ce n’est pas désagréable, loin de là, mais c’est psychologiquement éprouvant. Je n’arrête
pas de me poser des questions. Est-ce que je suis incompétente à un point
désespérant? Bien sûr je suis incompétente, mais comment devenir compétente
sans s’exercer et travailler ?
Est-ce qu’on ne peut pas avoir confiance en moi ? Mais
comment peut-on le savoir ? Il faut d’abord faire un peu confiance, sinon
on ne peut pas commencer à travailler.
Est-ce que je ne suis pas capable de m’insérer dans l’entreprise ? Mais comment m’insérer, quand tout le monde évite de me donner du travail ? Donatella m’évite même personnellement. Quand je la salue le matin, elle répond sans me regarder ou me jette un de ces regards vides qui me donne l’impression d’être transparente, ou invisible, accompagné d’un sourire automatique d’une jovialité glaciale.
Giorgio, par contre, me salue avec une grande cordialité et
avec une bienveillance qui s’épuise dans des conversations anodines, servant
plutôt à démontrer sa générosité vis-à-vis de quelqu’un de si inutile. Il ne me
parle jamais de travail.
Seule Mme Duval m’encourage quand j’ai des crises.
- Mais ne vous inquiétez pas. La fille avant Jose a attendu
du boulot pendant trois mois. Elle tricotait. Je dois avouer qu’elle tricotait
pas mal.
-
Et après, elle a reçu du travail ?
-
Non, elle est partie.
***
Aujourd’hui, le 25 février, j’ai appris que je suis
enceinte.
Quel bonheur ! Roger et moi nous avons tellement voulu
avoir un bébé ! Quand je lui ai montré les tests il était si heureux qu’il
m’a fait tourner en l’air.
-
Doucement ! Il faut faire
attention, maintenant !
-
Déjà ! – s’exclame-t-il.
-
Non, je plaisante. Notre bébé doit
faire moins d’un centimètre pour l’instant, mais la place qu’il occupe déjà….
C’est vrai.
A peine la nouvelle de son existence connue, un univers
entier s’ouvre pour moi.
Une nouvelle vie se crée profondément en moi, jour après
jour, heure après heure, minute après minute.
Ses cellules doublent tous les jours….
Tout d’un coup, je deviens très soucieuse de mon physique,
j’ausculte chaque signe, chaque changement … .
Mon corps me devient précieux à cause de cette petite
semence de vie qui pousse dedans et qui dépend autant de lui. Je suis
vitalement indispensable pour quelqu’un, tout petit qu’il soit pour l’instant….
Je porte le miracle de la vie en moi.
***
Aujourd’hui c’est vendredi et M. Shlomsky vient à Monaco.
Puisqu’il change ses vols très souvent, on ne sait pas
exactement quand il arrive. Finalement, il est au bureau vers 10h00.
A 11H00, Giorgio me dit de descendre chez M. Shlomsky avec
un cahier.
J’arrive toute excitée.
J’ouvre la porte et je reste figée.
Je vois M. Shlomsky effondré sur le fauteuil, respirant avec
difficulté, la main sur le cœur.
-
Je n’en peux plus. J’ai mal au
cœur. Appelez le docteur !
Donatella, toute calme, debout auprès de lui, lui tend des
papiers.
- Tout de suite, mais d’abord vous signez le contrat !
Voilà le contrat et le feutre vert.
Giorgio me salue avec un sourire désinvolte.
-
On vous a attendu toute la matinée pour
ce contrat. Il faut l’envoyer tout de suite – dit-il à M. Shlomsky.
-
De l’eau, oh, mon cœur ! – dit M.
Shlomsky, avec le soupir de quelqu’un qui est en train de mourir.
Je sors paniquée et je demande de l’eau à Goran.
-
M. Shlomsky va mal, il est peut être en
train de faire un infarctus, appelez le docteur, s’il vous plait !
Je prends le verre d’eau et je cours vers le bureau de M.
Shlomsky.
-
Oh, c’est vous ? !
Asseyez-vous ! Merci ! – me dit il avec une voix faible.
Il boit l’eau, toujours avec la main sur le cœur.
-
Peut être serait-il bien que vous vous
allongiez.
-
Pas question, vous signez
d’abord ! - m’interrompt Donatella d’une voix autoritaire.
Quelle sorcière, cette femme ! Le pauvre homme est en
train de mourir et elle ne pense qu’à son contrat. Je la regarde scandalisée.
-
Si je meurs, sachez que je veux des
chrysanthèmes blancs pour mon enterrement – dit-il d’une voix à peine audible.
– Et seulement du Bach, pas
Je saute de ma chaise. Giorgio m’attrape par la main et me
fait signe de m’asseoir. Il me regarde avec un petit sourire et me fait un clin
d’œil. Je ne comprends rien.
-
Il est en train de mourir … – me
chuchote Giorgio dans l’oreille.
-
Exactement !
-
...de mourir comme d’habitude. Il meurt
au moins une fois par semaine – ajoute-il en souriant.
Je le regarde, choquée. Je m’assois sur ma chaise et observe
incrédule ce qui se passe devant moi.
-
Je dois le signer,
vraiment ? ! – demande M. Shlomsky comme un petit enfant. – On ne
peut pas reporter encore un petit peu ?
-
Non, surtout pas ! – dit Donatella
à bout de nerfs. – Signez moi ça tout de suite !
Elle brûle d’impatience. J’ai l’impression qu’elle va lui
jeter le contrat à la tête si il ne le signe pas immédiatement. Quel
comportement ! Je n’arrive pas à en croire mes yeux !
-
Bon, d’accord – dit-il avec une petite
voix. Il prend le contrat et commence à signer les pages les unes après les
autres, comme un élève obéissant.
Donatella soupire, soulagée. Elle prend le contrat signé et
quitte le bureau pour le faxer.
Giorgio commence à informer M. Shlomsky sur la tournée de
l’Orchestre Philharmonique d’Israël.
M. Shlomsky écoute attentivement. Il a l’air d’avoir un peu
récupéré.
-
Si on ne trouve pas une solution pour
le charter il faut annuler la tournée. – dit Giorgio calmement.
-
Mais ce n’est pas possible ! Il
nous reste encore deux mois avant le commencement de celle-ci. Il faut trouver
un charter. – s’excite M. Shlomsky.
-
C’est exactement le problème. Il ne
nous reste que deux mois et c’est très peu pour trouver un. Toutes les
compagnies avec lesquelles nous travaillons d’habitude n’ont plus d’avions
disponibles. J’ai tout essayé. Je ne sais plus quoi faire – dit Giorgio,
distant et imperturbable.
-
Tu ne peux pas trouver un charter pour
l’IPO* (Israel Philharmonic Orchestra) ? - demande M. Shlomsky,
catastrophé, à Donatella qui est déjà de retour, les pieds posés sur le pied du
bureau du patron.
-
Non, j’ai tout essayé de mon côté et je
n’ai rien trouvé. Il faut plutôt annuler la tournée ou voir si on peut proposer
un autre orchestre à la place de l’IPO.
-
Mais vous êtes fous tous les deux.
C’est une catastrophe. Il faut trouver un charter. Cherchez partout. - M. Shlomsky est devenu tout rouge.
J’écoute cet échange attentivement. M. Shlomsky s’agite de plus en plus pour cette affaire. J’ai à
nouveau peur qu’il ait une faiblesse. Je ne sais pas trop quoi penser de ce que
m’a dit Giorgio.
Comment peut-on observer tranquillement un homme souffrant,
sans lui proposer de l’aide ? Je n’arrive pas encore à maîtriser la
situation.
-
Voulez-vous encore un verre
d’eau ? – je propose timidement.
Il faut l’aider, mon Dieu !
-
Oui, s’il vous plait – me dit-il avec
un petite voix reconnaissante.
Je sors et je lui apporte de l’eau. Il me remercie avec
un sourire touchant. Comment peuvent-ils
torturer le pauvre homme comme cela ? Je suis à nouveau scandalisée.
Je réfléchis rapidement à la façon de l’aider.
- Je connais plusieurs compagnies de charter en Europe de
l’est. Est-ce que vous avez travaillé déjà avec Balkan Air, par exemple ?
-
Non ! - me répondent-ils tous les
trois en cœur en se tournant vers moi.
-
Eh bien, j’ai eu l’occasion de
travailler avec elle à plusieurs reprises, quand j’étais dans une agence
touristique à Vienne et j’étais contente de leurs prestations. Ils ont des
Tupolev 154 pour les charters. Bon, ce ne sont pas des Boeing, mais ça vole. Si
vous voulez, je peux les contacter et leur demander s’ils peuvent le faire.
-
Oui, bien sûr ! – me dit M.
Shlomsky avec espoir et encouragement.
-
Pourquoi pas – ajoute Donatella
mécontente de mon intervention inattendue.
-
Oui, pourquoi pas – dit Giorgio avec
scepticisme.
-
Très bien, je le fais tout de suite.
J’aurai besoin des détails.
-
Giorgio, donne-lui tous les détails du
vol. On verra ce qu’elle peut faire. – dit M. Shlomsky.
Je sors de bureau jubilante et je me mets au travail tout de
suite.
L’après-midi, j’ai déjà la bonne nouvelle - il y a des
avions disponibles pour la période demandée - Youpi ! Donatella et Giorgio
me regardent, incrédules.
J’ai compris qu’ils cherchaient des charters depuis des mois
et n’en trouvaient pas. Je suis surprise de mon côté …qu’ils ne soient pas
arrivés à en dénicher un.
M. Shlomsky, par contre, est très content.
En tout cas, il n’a pas eu aujourd’hui de crise cardiaque et
je suis soulagée qu’il n’en ait qu’une par semaine.
***
J’ai du travail ! Je suis enchantée ! Cela fait presque un mois que je suis embauchée et j’ai finalement décroché un boulot! Youpi! Tout cela grâce à mon insistance.
Je ne m’imaginais pas à quel point cela fait du bien d’avoir
du travail.
Je ne me rendais pas compte à quel point j’étais affaiblie
psychologiquement par le manque du travail. Certes, je lis tout le temps, mais
le fait de n’avoir pas reçu de travail pendant des semaines me rongeait
inconsciemment.
Finalement je me sens utile, on me demande au téléphone, on
m’envoie des fax.
Bref, la gloire !
***
Je me suis accrochée à ce travail avec Balkan Air comme un
chien à son os.
Je ne voulais pas le lâcher, mais Donatella a réussi à me le
prendre, sous prétexte qu’il s’agit de sa tournée.
Donc, je suis de nouveau désœuvrée. Finalement, ne rien
faire n’est pas la meilleure marche à suivre pour apprendre à organiser une
tournée, ou même un concert.
Je sombre de nouveau dans le désespoir.
Et je ne sais pas tricoter.
Roger me dit que c’est la tactique dans certaines boites
pour vérifier la ténacité et la persistance de leurs employés.
-
Mais persistance dans quoi, persistance
à ne rien faire ? ! – je suis assommée. – Cela me semble être un test
psychologique très coûteux.
***
Dés mon arrivée ce matin, Mme Duval me fait signe d’entrer
dans son bureau.
-
J’ai peut être des bonnes nouvelles
pour vous. M. Shlomsky m’a dit qu’il pense vous envoyer à Buenos Aires. Vous assisteriez Maestro
Sergeevich pour l’opéra de Shostakovich «Lady Macbeth de Mzensk».
Je ne peux pas en croire mes oreilles ! Youpi !
-
Attendez un peu, il n’a pas encore
décidé, mais…
-
Où en est-on avec cette
production ? – je suis paniquée – Je ne sais rien de tout cela.
-
C’est Giorgio qui s’en occupe.
Je suis toute excitée, même sans savoir si je travaillerai
ou non pour cette production.
L’idée même de faire la connaissance de Maestro Sergeevich
m’enchante. C’est une légende vivante . Ami de Soljenitsyne, Shostakovich,
Prokofiev, mari de la soprano Olga Ivanovna. Il a été expulsé d’URSS pour avoir
soutenu Soljenitsyne dans les années 1970. Après, il a développé une carrière
mondiale fulgurante. Il est reconnu comme un des meilleurs violonistes du XX
siècle et il est également chef d’orchestre des meilleurs orchestres du monde.
C’est un des principaux artistes représentés par Phénix, mais je ne croyais pas
pouvoir travailler avec lui avant d’avoir tricoté une montagne de pelotes de
laine…
Bref, je suis toute excitée quand M. Shlomsky m’appelle pour
venir le voir, avec mon bloc.
Il y a seulement Giorgio dans son bureau.
-
Ina, est-ce que vous pouvez aller 3
semaines à Buenos Aires pour assister à la production de «Lady Macbeth de
Mzensk» avec Maestro Sergeevich ? – me demande aussitôt M. Shlomsky.
-
Bien sûr – dis-je, en fermant les yeux pour
pouvoir mieux maîtriser mon excitation.
-
Très bien ! Giorgio vous donnera
tous les détails. Votre tâche sera de vous occuper de Maestro Sergeevich et
d’Olga Ivanovna. Giorgio vous expliquera tout ça. Encore une chose. Vous ne
parlez pas espagnol, n’est ce pas ?
-
Non, malheureusement, mais je le
comprends et je me débrouille avec un italien hispanisé ou en anglais.
-
Bien, tâchez d’apprendre l’espagnol.
Vous avez une semaine avant de partir - me dit-il paisiblement.
Et pourquoi pas aller sur
Néanmoins, j’ai envie d’embrasser M. Shlomsky, tellement je
suis heureuse d’avoir ce travail à faire.
Giorgio m’observe avec curiosité.
-
Merci, vous pouvez aller maintenant –
me dit M. Shlomsky.
Je sors et je monte les marches de l’escalier quatre à
quatre. La-haut, je vois Mme Duval et je lui annonce avec euphorie que je pars
pour Buenos Aires. Je l’embrasse, débordante de joie.
-
Mais calmez-vous, enfin. Ce n’est que
du bulot !
Elle est l’unique personne ici à me montrer une vraie
sympathie, de la compassion et à me réconforter.
J’attends Giorgio avec impatience, mais il n’arrive pas. Il
est sorti déjeuner avec M. Shlomsky. Je sors déjeuner également, mais j’ai
perdu l’appétit à cause de cette grande émotion.
J’appelle Roger pour lui annoncer la nouvelle. Mais je ne
sais même pas quand je dois partir. Je n’arrive pas a le joindre et ne laisse
pas de message. Je lui en parlerai ce soir.
De retour au bureau,
Giorgio est là. Je me jette sur lui avec un millier de questions.
-
Attends un peu, calme toi. Tout va bien
se passer. Ne te fais pas de soucis, « dorogoja maja. Kak tebja
zovut ? Menja zovut Giorgio. Zdravstvujte ! » *(ma chère,
comment tu t’appelles, je m’appelle Giorgio. Bonjour !) me taquinant comme
d’habitude avec ses leçons de russe. Il veut apprendre le russe et il me répète
souvent des phrases dans cette langue, pour s’amuser.
-
Mais pitié, sois sérieux cette fois, je
t’en suplieeeeeeeeeeee - lui dis-je presque en pleurs.
- « Nu horosho, davajte »* (Eh bien,
allons-y) ! – dit-il avec une prétendue ferveur – C’est une production de Phœnix que l’on à
déjà montée à Rome, à Madrid et à Munich. Ce sera une première en Argentine, à
Buenos Aires, dans le fameux Teatro Colon. Voilà le programme, c’est pour toi.
Lis-le et dis-moi ce que tu ne comprends pas ou plutôt ce que tu
comprends !
Je prends le précieux programme et je m’enferme dans mon
bureau pour pouvoir l’étudier dans le calme.
Dans le programme, je vois que le chef qui prépare
l’orchestre pour Maestro Sergeevich est déjà sur place depuis un mois. Une
production d’opéra est la plus complexe de toutes les productions musicales et
je dois commencer par là !
La logique du système de travail
de l’agence m’échappe toujours. Tout d’abord, on me laisse désœuvrée pendant un mois et après en
m’envoie au bout du monde deux semaine avant la première pour un opéra dirigé
par Maestro Sergeevich.
Néanmoins, je suis déterminée à faire de mon mieux,.
Je lis le programme jour par jour. Je dois être sur place la
veille de l’arrivée de Maestro Sergeevich.
Je recherche toute la documentation sur «Lady Macbeth de Mzensk» et plus
particulièrement celle sur la production de Phénix.
Je pars à la maison chargée de documentation à étudier.
J’annonce un peu hésitante la nouvelle à Roger, à cause de ma
grossesse. Je serai enceinte de 2 mois en partant pour l’Argentine.
***
Aujourd’hui, j’ai une visite chez mon gynécologue à
Beausoleil.
L’examen se passe bien. Tout est en ordre.
-
Je dois partir en voyage pour trois
semaines, assez loin, en Argentine. Est-ce que c’est contre indiqué dans mon
état ?
-
Argentine !
-
Ce n’est pas du tourisme, c’est pour
affaire.
-
Si c’est pour affaire, ça va. Il n’y a
rien d’inquiétant pour l’instant. Mais quand même, si vous avez besoin d’une
intervention sur place, je ne sais pas comment celà se passe là-bas.
Il y a un risque mineur, mais je crois qu’il est dans les
limites du raisonnable. Je suis normalement en bonne santé.
Le soir, je raconte à Roger ma visite chez le gynéco. Il est
inquiet.
-
Moi, je ne veux pas que tu partes.
C’est un voyage trop long et un séjour trop prolongé aussi.
-
Mais j’ai l’habitude des longs voyages
transatlantiques !
-
Mais tu dois rester 3 semaines là-bas.
-
Oui, mais tu sais que dans mon contrat
de travail, j’ai accepté de voyager pour les besoins de l’organisation et
l’exécution des événements organisés par Phénix.
-
Oui, mais dans les circonstances
actuelles….
-
J vois mal comment je peux refuser d’y
aller. J’attends du travail depuis un mois, finalement on me le donne et je
dois dire « Non, merci. C’est trop loin ! » Sans mentionner la
confiance qu’on me fait en m’envoyant assister Maestro Sergeevich, pas pour un
concert mais pour un opéra.
-
Oui, je comprends mais tu est enceinte…
- insiste-t-il.
-
Mais tu m’imagines dire à M.
Shlomsky : « J’ai une bonne nouvelle à vous annoncer. Je suis
enceinte. » Je ne crois pas qu’il
sera ravi. En plus, j’ai une période d’essai de deux mois et je suis sûre
d’être remerciée à la fin de cette période, dans un mois. Ce n’est pas que je
le soupçonne de discrimination, mais je n’imagine pas qu’il partagera ma joie
d’attendre un bébé… . En plus, selon les règles monégasque, je dois travailler
jusqu’au septième mois de grossesse,
donc c’est un peu tôt pour me reposer sur mes lauriers.
Bref, Roger n’est pas ravi, mais il accepte que je parte.
De mon coté, j’ai le pressentiment que tout ira bien en ce
qui concerne ma grossesse. Ce n’est pas
un argument, mais intimement je suis confiante et rassurée.
L’intuition féminine…
***
J’arrive au bureau et j’entends Giorgio s’exclamer au
téléphone :
-
Ce n’est pas possible ! Se
promener sur la piste, entre les avions….
Il me fait signe de venir et branche le haut-parleur du
téléphone.
-
Oui monsieur, vos deux clients sont
descendus de l’avion en état d’ébriété et au lieu d’embarquer dans l’autobus
pour rejoindre l’aéroport, ils sont partis se promener sur les pistes.
Heureusement qu’il n y avait pas de décollages à proximité, sinon, vous
imaginez la suite …
-
Je comprends. Mais est-ce qu’ils sont
allés loin… - demande Giorgio perplexe.
-
Suffisamment pour présenter un risque.
On s’est rendu compte de leur expédition après le départ de l’autobus et on a
envoyé une voiture les récupérer.
-
Je vois. Quelle histoire ! –
s’exclame Giorgio.
-
Cela vous amuse peut être, mais je vous
assure que nous, non.
-
Pas du tout, pas du tout, monsieur,
c’est que je ne croyais pas qu’il était possible de gambader comme ça sur les
pistes… Bref, acceptez nos profondes excuses pour les ennuis….
-
Vous parlez d’ennuis ! C’est un
risque pour la sécurité ! Alors nous les avons récupéré et, puisqu’on
avait des difficultés à communiquer avec eux, ils ont été placés dans un hôtel
pour une période de dégrisement de 24 h.
-
Puis-je noter le numéro de téléphone de
cet établissement ! – demande Giorgio avec une jovialité accentuée, en se
retenant d'éclater de rire. Il note le numéro.
-
Donc, vous dites qu’il peuvent prendre
le prochain vol pour Buenos Aires, c’est à dire demain, à 14H00. Plus de 24
heures de repos, ce doit être suffisant.
-
Oui Monsieur, mais je vous préviens que
s’ils se présentent à nouveau à l’enregistrement en état d’ébriété, leurs
tickets seront annulés définitivement, sans possibilité de renouvellement pour
un troisième embarquement.
-
Je comprends, vous avez raison. Je
m’occupe tout de suite de nos passagers, ne vous inquiétez pas.
Il remercie hâtivement le représentent d’Air France. Il
raccroche et éclate de rire.
- « La vita è bella ! » – s’exclame Giorgio
pathétiquement. C’est sa phrase préférée -
Ils gambadent sur les pistes, nos artistes russes, ivre morts …tu
t’imagines… - dit-il en zigzaguant dans le bureau.
-
Ivanushka, regarde ces grands oiseaux,
qu’ils sont beaux – imite-t-il.
Il est désopilant. Je ne peux pas m’arrêter de rire. Mme
Duval vient voir ce qui se passe.
-
Olja, dorogaja, allons toucher leurs
ailes ! Regarde, Ivanushka, que c’est beau un oiseau qui s’envole, que
c’est beau ! – affecte Giorgio en gesticulant pathétiquement, les mains
sur le cœur.
Bientôt, Donatella arrive aussi et tout le monde rit aux
éclats… .
Giorgio, prenant un air dramatique, sort un mouchoir et
s’essuie le coin de l’œil.
-
Quelle beauté Ivanushka… Ca me crève le
cœur ! Mais qui sont ces messieurs, là, avec la voiture ? Ivanushka,
ils nous poursuivent, c’est le KGB, court dorogoj, court…
-
Olja, je ne rentre pas dans cette cage.
Je veux voler, libre comme un oiseau… .
La scène se termine avec des pas de deux, comme sortie du
« Lac des cygnes ».
Nous n’arrivons pas à nous arrêter de rire. Giorgio frappe
pathétiquement l’air avec ses mains, comme un cygne qui s’envole.
Demis nous observe, les yeux grands ouverts.
-
Mais que se passe-t-il. – demande-t-il
stupéfait.
Nous nous calmons graduellement et Giorgio raconte
l’histoire des deux artistes russes qui sont partis de Moscou pour Buenos
Aires, avec une escale à Paris, où ils chantent dans l’opéra «Lady Macbeth de
Mzensk». Il me demande d’appeler l’hôtel pour prendre de leurs nouvelles.
J’appelle l’hôtel et je les trouve.
-
Oh, vous êtes du bureau de M. Shlomsky.
Oh je suis soulagée de vous entendre – me dit une voix féminine très émue. –
Comment va Giorgio ?
-
Très bien, merci ! Il est inquiet
pour vous, pour votre état de santé. Comment allez-vous ?
-
Très bien, dorogaja Ina. Vous savez,
nous avons eu un petit malaise en sortant de l’avion, c’est peut être dû à
l’air froid de l’aéroport, il y avait un fort vent…
-
Oui, je comprends.
-
Moi et Vanja nous nous sommes dits
qu’il vaudrait mieux aller à pied jusqu’à notre avion pour Buenos Aires, cela
nous ferait du bien, l’air frais, vous comprenez….
-
Oui bien sûr, je vous comprends très
bien – je me retiens pour ne pas exploser de rire.
-
Eh bien, puisque l’avion était
apparemment trop loin, une voiture est venue pour nous y conduire. – dit-elle
pour clore son explication fantaisiste de l’accident. – Je ne comprends
toujours pas pourquoi nous sommes dans cet hôtel et qu’est-ce que nous
attendons ici.
-
Ne vous inquiétez pas. Vous allez
reprendre votre vol pour Buenos Aires demain après-midi. Celui d’aujourd’hui
est parti pendant que vous
cherchiez l’avion, mais ce n’est
pas grave.
-
Et les répétitions ? – s’inquiète la
soprano.
-
Elles commencent demain, mais ce n’est
pas grave non plus, parce qu’il y a deux semaines de répétitions, donc vous
allez pouvoir récupérer le temps perdu.
-
Merci chère Inotchka ! Je suis
tellement heureuse de vous parler. Nous étions un peu perdus, parce que
personne ici ne comprend notre anglais et nous n’avons pas compris ce qui s’est
passé.
-
Je vois. Est-ce qu’Ivan va bien ?
-
Oui, il dort pour l’instant. Il était
un peu fatigué, parce que nous sommes parti tôt ….
-
Parfait ! Qu’il se repose
bien ! – je suis ravi. – Vous aussi, allez vous reposer, vous devez être épuisée par toutes ces émotions !
-
Oui, d’accord ! – me répond-t-elle
en soupirant.
-
Je vous rappellerai vers 18H00 pour
vous informer des détails de votre vol de demain.
-
Merci chère Inotchka. Nos amitiés à
Giorgio ! A tout à l’heure, dorogaja ! Dosvidanja.
Je raccroche, soulagée. Tout le monde me regarde
impatiemment dans l’attente de la traduction.
Je raconte la version de l’incident par la soprano et ils
recommencent à rire.
-
Surtout qu’ils ne bougent pas de
l’hôtel – dit Giorgio – Ils sont capables de se bourrer encore
aujourd’hui !
-
Ce n’est pas possible ! Avec tout
ce qui s’est passé ! – je suis étonnée.
-
Ah oui ! Tu parles russe et tu es
d’origine slave, mais je ne suis pas sûre que tu connaisses bien les artistes
russes. Tu sais, l’exubérance des émotions, les extrêmes. L’âme slave combinée
avec les arts, c’est de la nitroglycérine. Et si on ajoute un peu d’alcool, ça
explose, crois-moi !
-
Je vois – je suis incrédule. Je connais
les clichés…
-
Tu vas voir toi-même – me dit-il – Je
ne t’envie pas. Mais tu as de la chance, parce qu’il y aura Mario qui
s’occupera des artistes russes. Toi, tu t’occuperas seulement de Maestro
Sergeevich et d’Olga Ivanovna.
-
Seulement… - dit Donatella on souriant perfidement.
-
Mario parle russe ? – je demande.
-
Non, tu rigoles, moins on parle avec
les artistes mieux on travaille. Et puis, pour Mario, il n’y a pas d’état
d’âmes. Ordnung muss sein ! L’école allemande ! Il a fait ses études
à Munich.
Je suis rassurée. Nous aurons besoin de quelqu’un comme lui,
si on croit Giorgio.
A 18h00, j’appelle de nouveau l’hôtel pour donner les
détails du vol à nos artistes russes. Je ne les trouve pas dans leurs chambres.
-
Quoi ! Ils sont sortis !
Mamma mia ! – s’exclame Giorgio et il prend le combiné.
-
Madame, est-ce qu’il y a un bar dans
votre hôtel ? – demande-t-il inquiet. – Malheur !
-
Et dans les chambres, est-ce qu’il y a
des minibars avec de l’alcool ? Non ! Tant mieux!
-
Madame, je dois absolument vous
demander un service ! Est-ce que vous pouvez reconnaître les deux Russes
qui sont chez vous. Excellent ! Est-ce qu’ils sont au bar.
OUI ! ? Malheur ! Attendez, attendez, pourriez vous leur
demander de venir à la réception, je dois absolument leur parler, je vous en
supplie ! Merci infiniment….
Il me passe le combiné et me dit vite :
-
Il faut leur interdire de boire
jusqu’au demain, jusqu'à l’embarquement. Sinon, dis-leur qu’ils ne partiront
jamais pour Buenos Aires, qu’il seront expulsés avec des menottes en Russie,
envoyés au Goulag, invente quelque chose de terrible ! Il ne faut pas
qu’ils boivent de nouveau !
Je trouve qu’il exagère un peu. Je suis confuse. J’entends
la voix d’Ivan dans le combiné. Il n’a pas l’air très sobre.
Je me présente et j’hésite à lui demander si il est toujours
saoul ou si il est en train de se saouler. Je lui pose des questions pour
pouvoir estimer son état. Il me semble bien imbibé.
-
Oui, oui, vous savez, nous sommes très
tristes avec Olja, ici, abandonnés – commence-t-il à bégayer.
-
Je vous comprends parfaitement, mais
évitez de noyer votre tristesse dans l’alcool ….
-
Inotchka, de quoi est-ce que vous
parlez, Inotchka . Mon Dieu ! Vous pensez que ….
-
Non, non ! Je veux seulement dire
que, tout seul, abandonné comme ça, d’habitude on prend un verre pour se consoler !
Mais il ne faut surtout pas faire ça, parce que demain vous partez à 14h00 et
on nous a dit que depuis peu chaque passager doit subir un alcootest. Ceux dont
le taux d’alcoolémie excède 0.3 %, c’est à dire un verre de vin, doivent rester
au sol. Ce sont les nouvelles règles de sécurité, à cause du 11 septembre.
-
Inotchka, je comprends bien, vous
dites un verre de vin? – s’inquiète-t-il.
-
Maximum ! Sinon, vous ne partirez
pas, ni demain ni après, car il ne sera plus possible d’utiliser les billets d’avions,
ils ne peuvent être reportés deux fois.
-
Je comprends, Inotchka. Ne vous
inquiétez pas. Nous monterons dans nos chambres où nous dînerons. Parole
d’honneur !
Je termine la conversation chaleureusement, contente de
n’avoir pas eu à brutaliser les pauvres âmes slaves abandonnées.
-
Il n’y a pas de minibar dans les
chambres, Dieu merci ! – soupire Giorgio – Avec un peu de chance on va les
embarquer demain, mais ce n’est pas encore dans la poche.
Je pense que Giorgio exagère, comme tous les Italiens, encore
un cliché, mais je ne dis rien.
- La vita è bella ! – s’exclame Giorgio avant de
partir.
Je rentre tard et je me couche, fatiguée. Je n’ai même pas
raconté à Roger cette histoire invraisemblable. Demain, peut-être.
***
Le matin, dés son arrivée, Giorgio me demande de téléphoner
aux Russes.
J’appelle et j’appelle encore, mais ne trouve personne. A la
réception, ils ne savent pas où ils sont passés. J’essaie toutes les 30 min, en
vain.
Giorgio vérifie si il a un avion pour Paris en début
d’après-midi, pour le cas ou il devrait aller les chercher.
Vers 14h30 nous recevons un coup de fil d’Air France.
Giorgio réponds avec une mine sérieuse.
-
De nouveau ! Mon Dieu ! – il
ne rit plus cette fois. – Oui ! Bien sûr, on leur a parlé et on leur a
tout expliqué hier. Je suis navré, je vous prie de nous excuser ! Ils sont
de nouveau à l’hôtel. Vous ne voulez pas ré-émettre les billets ! Je
comprends ! C’est terrible ! Permettez-moi de vous expliquer !
Il s’agit de deux artistes qui participent à un opéra très important à Buenos
Aires. Il faut absolument qu’ils partent demain. J’arrive cet après midi à
Paris. Je serai chez vous vers 18H00.
Giorgio raccroche. Plus personne ne rigole.
-
Ces deux idiots se sont présentés ivre
morts à l’embarquement. Air France veut annuler les billets. C’est pas vrai,
ça ! Tu me crois maintenant Ina ! Je dois partir pour Paris tout de
suite. Il faut que je les enferme à clef dans leurs chambres, que je les prenne
par la main et que je les embarque personnellement dans l’avion demain matin.
-
Que chantent-ils dans l’opéra ? –
demande Donatella – Mince ! C’est la 1° équipe. Ils risquent de nous
gâcher la production, les imbéciles ! Si Maestro Sergeevich apprend ça, il
va nous envoyer au diable.
Une demi-heure plus tard, Giorgio part pour l’aéroport de
Nice Côte d’Azur avec Goran. En partant, il me dit d’essayer de joindre les
deux saltimbanques, de leur dire qu’il sera chez eux vers 19H00 et qu’ils
l’attendent à l’hôtel.
-
Et qu’ils ne bougent pas surtout !
Ni sur les pistes, ni dans les bars ! – me dit-il ennuyé.
Je n’arrive pas à les joindre, malgré des appels répétés. Je
leur envoie un fax avec le message de Giorgio. J’insiste auprès de la réception
pour qu’il leur fasse passer le fax dès que possible. La réception me confirme
qu’ils ont glissé celui-ci sous la porte de leurs chambres. J’appelle plusieurs
fois, mais ils ne me répondent toujours pas. Ils sont peut-être en manque
d’explications rocambolesques pour leur débarquement d’aujourd’hui et ils ont
préféré débrancher leur téléphone.
Avant de quitter le bureau, j’appelle Giorgio sur son
portable pour avoir de ses nouvelles.
-
Chère Inotchka! Vse v
porjadke (tout va bien) ! Je les ai sous la main et je ne les lâche
pas, crois moi. Je vais dîner avec eux et je les coucherai tôt ce soir, comme
des bébés. J’ai réussi avec peine à faire ré-émettre les billets, je te
raconterai cela. Je les embarque demain a 11h00 et je serai au bureau dans l’après midi. Inotchka, tu as
des bisous de tous les deux et de moi !
A demain ! Ne te fais pas de soucis, ma chère! La vita è
bella !
Je raccroche, réconfortée pour l’instant. Quelle
histoire ! Et ce n’est pas encore fini! J’espère qu’ils ne souffrent pas
de somnambulisme! Il ne manquerait plus que ça !
***
J’attends l’heure de départ de nos saltimbanques pour Buenos
Aires avec impatience.
A 11h05 Giorgio appelle et j’entends sa voix jubilante :
-
Ca y est. Ils sont partis. Je n’étais
pas sûr, jusqu’au moment où j’ai vu l’avion décoller et que personne ne
déambulait sur la piste.
-
Youpi ! Bravo !
-
J’arrive cet après-midi. Tu peux
confirmer à Mario qu’ils sont partis et qu’ils arrivent demain matin à Buenos
Aires comme prévu, qu’il aille les chercher, avant qu’ils ne se perdent de
nouveau sur la piste.
-
D’accord ! Je t’attends au
bureau ! A bientôt ! – je raccroche, soulagée.
Giorgio est arrivé au bureau tard dans l’après-midi. Il
était fatigué. Il nous raconte à Donatella et à moi les retrouvailles avec les
enfants terribles, et comment il a négocié la reprise des billets avec Air
France.
-
Le moment le plus tendu était le
départ. J’avais la permission d’Air France de les accompagner jusqu’à
l’embarquement, donc j’ai passé le contrôle et j’étais assis avec eux devant le
portail. Ils m’ont raconté des histoires à crever le cœur pour expliquer
l’escapade d’hier. Olya, avec un mouchoir dans la main et se séchant
délicatement le coin des yeux, Ivan, muet et raide comme un balais, pâle comme
un cierge. Tout d’un coup, un chien s’est approché de nous et a commencé à
renifler mon sac !
-
Accidenti ! – s’écrie Donatella. –
Tu avait oublié le joint !
J’ouvre les yeux. Giorgio explique à Donatella, tout excité,
en oubliant peut-être que je suis là, qu’il avait complètement oublié qu’il
avait un joint de haschisch dans son sac, pour son usage personnel.
-
Je suis resté figé, en réfléchissant
avec une rapidité désespérée à ce que je devais faire. Tu sais que même pour un
joint on peut se retrouver derrière les barreaux. Après, va expliquer ce que tu
fais à l’aéroport, aux portails, sans billet, avec un joint (qui vient
d’où , comment, pourquoi) et avec deux Russes ivres comme alibi pour
passer les contrôles et je ne sais pas quoi encore… Tu vois ? !
-
Mamma mia ! Accidenti ! –
s’exclame Donatella.
-
Bref, j’avais un sandwich de mortadelle
dans un sac et je l’ai tendu au chien pour qu’il le renifle. Il était d’hier,
il commençait à sentir. Bref, tu sais combien la mortadelle a une odeur forte,
surtout quand elle est un peu pourrie. Il le reniflait et le reniflait encore,
questo cazzo di canne. Je pensais déjà à lui donner un coup de pied s’il commençait
à renifler mon sac, mais il a fait une grimace « Quelle
odeur ! » et il est parti. Vive la mortadelle !
-
Vive la mortadelle ! – reprend
Donatella emballée.
Ils se tournent tous les deux vers moi, comme s’ils se
rendaient compte maintenant de ma présence et me regardent perplexes.
-
Vive la mortadelle ! – je répète
comme une idiote en faisant semblant de n’avoir rien compris. – Un joint de
mortadelle, quelle drôle d'histoire!
Ils se regardent comme pour dire « Elle est vraiment
bête ! » et me sourient avec condescendance.
-
Quelle drôle d'histoire, tu as raison,
chère Inotchka! – m’embrasse Giorgio
-
La vita è bella !
***
Giorgio et moi sommes devenus de grands amis, si je le
crois. Il m’appelle Inochka dorogaja et moi je l’appelle Tesoro. Je suis
cordiale avec lui et je l’aime bien, mais je ne crois pas qu’il soit sincère en
me montrant une amitié spontanée. Je ne crois pas non plus qu’il soit
délibérément hypocrite avec moi. Je pense seulement que ses démonstrations
pathétiques d’amitié ou d’affection font simplement partie de sa nature
artistique et de l’exaltation de
l’esprit italien. Il semble avoir
un besoin accru de tension dramatique dans sa vie quotidienne. On ne peut pas se plaindre de monotonie avec
les Italiens.
Si moi j’attends un coup de fil important sans en parler,
Donatella met tout le monde à cran en sillonnant, comme Hamlet, le bureau de
long en large, les doigts croisés, en répétant avec une voix dramatique :
-
Il m’appelle, il m’appelle pas !
Il m’appelle, il m’appelle pas !
Une fois l’appel reçu, elle court comme une furie au
deuxième étage et hurle à se déchirer les cordes vocales :
-
Il m’a appelée ! O ciel ! Il
m’a appelée !
Et elle commence à raconter une histoire extraordinaire,
rocambolesque, improbable, une histoire dont dépend le destin de l’humanité, du
moins de son point de vue.
Quand elle tape sur son ordinateur, elle tape si fort qu’on
l’entend au deuxième étage, surtout quand elle porte son bracelet de style
Massai, même les moineaux perchés sur les branches du palmier dans le jardin
s’envolent paniqués !
Moi, j’ai tendance à dédramatiser les situations critiques, tandis
qu’elle a tendance à soulever des tempêtes dans un verre d’eau.
Si l’on juge d’après le bruit, on ne dirait pas que l’on
travaille dans la même agence.
De ce point de vue, Giorgio est plus raffiné. Il peut
faire les deux - travailler comme s’il vendait des poisons sur un marché, ou
être discret comme un agent secret.
***
Giorgio m’annonce aujourd’hui, deux jours avant mon départ
pour Buenos Aires, qu’ il n’a pas encore trouvé d’hébergement pour moi dans
l’hôtel ou sont tous les artistes.
-
Par contre, j’ai trouvé une résidence
hôtelière absolument charmante, très près du Teatro Colon. Est-ce que tu es
prête à partager un appartement avec Mario ? Il est immense cet appart, et
il y a deux chambres à coucher, séparées par une porte. C’est à dire que vous
n’êtes pas obligés de vous voir, si vous ne le voulez pas.
-
Quoi, dormir avec un homme inconnu dans
un appartement ? Quand même, tesoro !
-
Il ne ronfle pas, à moins que ce ne
soit toi, et d’ailleurs, avec Mario, tu ne risques rien, je te le garantis!
-
Mais tesoro, Buenos Aires est une
grande ville. Il est impossible que tu n’ai pas trouver une chambre simple pour
moi ! D’ailleurs, je ne crois pas que mon fiancé sera ravi d’entendre
Mario répondre au téléphone quand il m’appelle tard le soir. Tu vois !
-
Oui, je vois ! Tu as mentionné, si
je ne me trompe pas, que ton fiancé était champion de boxe anglaise!
-
Champion universitaire, pas
professionnel – je le corrige.
-
Cela suffira largement. Je vois que tu
as raison !
L’après-midi, Giorgio m’annonce qu’il m’a trouvé une chambre
dans l’hôtel des artistes.
-
Maestro Sergeevich et M. Shlomsky
seront logés au Sheraton, mais ce n’est pas loin de ton hôtel, vingt minutes à
pied seulement. Mario sera dans le même hôtel que toi, également dans une
chambre simple.
Les derniers préparatifs sont faits. Demis m’a donné un
ordinateur portable ancienne génération et bien lourd, mais il me sera
« utile », pense-t-il.
-
M. Shlomsky arrive le même jour que
toi, en provenance de Madrid. Mario vient te chercher à l’aéroport.
-
Comment est-il, Mario ? – je
demande à Giorgio.
-
Cheveux blanc, 58 ans, mais il n’avoue
pas plus de 48, maigre, yeux bleus. Tu ne te tromperas pas, tu verras –
sourit-il mystérieusement.
Je prends tous les documents nécessaires, programmes,
brochures etc. Je n’oublie pas ma robe de gala, pour la première, comme m’a dit
M. Shlomsky!
Une fois ma valise préparée, j’attends Roger à la maison
avec un dîner romantique, aux chandelles. Je suis triste à devoir me séparer de
lui pour si longtemps. Depuis notre rencontre, nous ne nous sommes pas quittés,
même pour un jour. C’était le coup de
foudre pour tous les deux. Je croyais que cela n’existait que dans les livres,
avant de le rencontrer…
On se promet de s’appeler souvent. Je lui laisse une copie
du programme, pour qu’il connaisse mon emploi de temps.
-
Le mieux sera de m’appeler le matin
entre 6h30 et 7h30 et le soir après minuit, quand les répétitions ou les
représentations seront terminées.
-
Avec le décalage horaire de moins 6
heures, cela veux dire t’appeler entre 6h et 7h le matin et 12h30 et 13h30. Il
ne faut pas travailler trop. Pense au bébé… .
***
Le départ de Nice est très triste. Malgré le fait que
j’anticipe avec joie l’aventure de cette production d’opéra, mon cœur est serré
comme un moineau dans la main. Je ne m’imaginais pas que la séparation me
ferait aussi mal. Cela doit être ça, l’amour….
Après deux correspondances et 17 heures de vol, je suis
arrivée à Buenos Aires l’après-midi du même jour.
J’attendais dans le hall de l’aéroport. Mario était en
retard. Après une demi-heure, je vois un homme courir vers moi avec l’élégance
d’une prima ballerine et me faire un tendre signe de reconnaissance.
-
Eh oh, Ina, coucou! – j’entends sa voix
coquette - Je suis Mario ! – il me tend sa main avec la grâce d’une star
d’Hollywood.
J’ai compris tout de suite à quoi pensait Giorgio quand il
m’a dit que je ne risquais rien avec Mario.
Je l’embrasse comme une bonne amie.
Il m’explique avec beaucoup d’affectation pourquoi il est en
retard. J’éprouve tout de suite de la tendresse pour lui. Ses manières, d’une
élégance féminine caricaturée, sont à la fois désopilantes et désarmantes.
Nous prenons un taxi. Il s’assoit à coté de moi et n’arrête
pas de papoter et de rire. De temps en temps, quand je croise son regard triste
et intelligent qui m’étudie discrètement de côté, il me fait un grand sourire
désarmant. Il est charmant.
Il fait le guide et commente les monuments que je vois sur
la route menant au centre ville.
Je m’installe dans mon hôtel 3 étoiles qui donne sur une rue très bruyante. La chambre est très triste, avec une vieille moquette qui semble avoir absorbé les odeurs de tous les occupants précédents.
La salle de bain est tellement petite que je dois presque m’asseoir sur les toilettes pour fermer la porte. Mario m’observe et me dit, réconfortant :
-
En tous cas, tu seras ici seulement
pour dormir. Maintenant, il faut partir pour le rendez-vous avec M. Shlomsky et
Maestro Sergeevich au Sheraton. Dépêche-toi. Je t’attends à la réception dans
30 minutes.
Je pose ma valise, prends vite une douche, me change et
descends à la réception. Mario m’attend avec impatience. Il me regarde de la
tête aux pieds avec la curiosité d’une femme.
-
C’est joli ça, cette écharpe. J’aime
les couleurs vives. Allez, en route ! – me dit-il avec entrain.
Nous partons à pied vers le Sheraton. Nous descendons une
artère grande et bruyante. Je suis éblouie par cette grande ville. L’odeur
forte des gaz d’échappement, les klaxons, les coups de freins, la musique qui
envahit la rue par vagues depuis les nombreux restaurants – tout ceci mêlé dans la monotone
cacophonie d’une grande capitale qui pulse
sur un rythme frénétique.
Enfin nous sommes arrivés au Sheraton, et nous nous asseyons dans un salon calme et immense pour attendre M. Shlomsky et Maestro Sergeevich.
Je me relâche dans un fauteuil mou et je ferme les
yeux un instant. Je décèle les sons d’un piano qui joue un air de
Schumann. Je suis fatiguée, il est presque minuit en France et je me suis levée
à 5h du matin.
-
Ah ah ! On ne s’endort pas, ma chère.
Ce n’est que du jet lag, ça va vite passer ! – j’entends la voix de Mario
murmurer comme un ruisseau – Réveille-toi, ils arrivent.
J’ouvre les yeux et je vois M. Shlomsky s’avancer vers
nous en compagnie du Maestro Sergeevich et de sa femme, Olga Ivanovna.
Nous nous saluons, M. Shlomsky me présente.
-
Maestro, c’est ton assistante pendant
ton séjour ici.
Maestro Sergeevich m’embrasse chaleureusement, à la slave,
et me demande :
-
Donc, vous êtes Ina, c’est à dire
Inotchka. Enchanté. C’est bien que vous parliez russe. Tu me gâtes,
Martin ! Tu te prépares à me demander quelque chose, je te connais. Vous
savez Inotchka, il ne me gâte jamais gratuitement….
-
Mais Vanja, je te donne tout ce que tu
veux, je ne peux rien te refuser, tu le sais – lui dit M. Shlomsky avec une voix douce - Cette production de
«Lady Macbeth de Mzensk», je la fais seulement pour toi, parce que je sais
combien tu y tiens.
-
C’est vrai, je plaisante. Je te
remercie Martin. Où dînons-nous ce
soir ?
-
Ici, au Sheraton, pour ne pas te faire
perdre de temps.
Je suis stupéfaite par la beauté d’Olga Ivanovna. Je savais
qu’elle était le plus grande soprano lyrique russe,
Je la contemple pleine d’admiration. Elle en est consciente,
mais elle l’accepte gracieusement comme une chose naturelle et habituelle.
Par contre, le Maestro est très spontané. Il parle vite et
raconte volontiers des blagues. Je me suis sentie tout de suite à l’aise en sa
compagnie.
Je suis surprise qu’un personnage aussi légendaire soit si
simple et abordable.
- Tu dois être content de faire cette grande production dans
ta ville natale ? – demande le Maestro à
M. Shlomsky.
-
Oui ! Mais je ne vis plus ici
depuis 35 ans et je n’y ai plus de parents. Je me sens un peu déraciné – dit-il
avec un brin de tristesse dans la voix.
-
Moi aussi, j’ai vécu presque 30 ans en
dehors de
-
Je ne sais pas ou est enracinée la
mienne, mes origines sont assez mélangées.
M. Shlomsky est né d’une mère juive russe et d’un père
polonais qui ont quitté l’Europe pour l’Argentine pendant
-
J’ai peut-être l’âme nomade… - dit M.
Shlomsky en plaisantant.
-
C’est poétique, dusha skitnica * (âme
nomade) - dit Olga Ivanovna en chantonnant un air.
-
Et l’âme d’Ina, où est-elle enracinée ?
– se renseigne le Maestro.
-
Moi aussi je me sens déracinée, mais
slave avant tout, si on peut généraliser
ainsi. J’ai vécu dans plusieurs pays, depuis mon enfance.
-
Pour les âmes nomades et les âmes
slaves ! – le Maestro porte un toast avec de l’eau minérale.
Je connais très bien la biographie du Maestro Ivan
Sergeevich. Après leur expulsion de l’Union Soviétique dans les années 70,
Maestro Sergeevich et Olga Ivanovna ont vécu aux Etats Unis et un peu partout
en Europe. Ils ont plusieurs résidences – en France, en Suisse, aux Etats Unis,
en Russie, etc. Mais il est difficile de dire où le Maestro vit, étant donné
qu’il voyage autour du monde presque 300 jours par an. Son domicile permanent,
c’est l’avion.
Nous sommes resté tard au restaurant. Nous avons parlé de la
production, du Teatro Colon, des autres engagements, de tout et de rien.
Le lendemain, la journée devait commencé très tôt, et nous
sommes allés enfin nous reposer (il est 4h00 du matin en France). J’ai
l’impression d’être la seule à souffrir du jet lag, pour les autres c’était un
état normal.
Les âmes nomades dans les corps nomades….
***
Je me suis levée à 6h00. J’avais une envie folle de dormir,
mes paupières étaient lourdes comme du plomb et j’avais du mal à tenir les yeux
ouverts. En plus, j’avais un malaise du fait de ma grossesse. Bref, j’étais
dans un état misérable, mais il fallait se lever afin d’être à 7h30 au Sheraton
pour un déjeuner de travail avec M. Shlomsky.
Je suis dans la salle de restaurant du Sheraton à 7h30 pile
avec l’ordinateur et l’imprimante portables, plus la valise - le tout pèse au
moins
-
Allo – j’entends sa voix enrouée et je
comprends que je viens de le réveiller. – C’est déjà 8h00 ? – demande-t-il
surpris. – Est ce que vous pouvez monter dans ma chambre dans une
demi-heure ?
Je suis furieuse, mais je ne dis rien. Moi, enceinte, à
jeun, qui ai dormi seulement 6 heures après une journée de 25 heures et un vol
de 17 heures, je suis ponctuelle à son hôtel, comme une montre suisse… J’ai
envie de vomir…
J’entre dans la salle de restaurant et je commande un petit
déjeuner pour récupérer un peu. 10 minutes plus tard, je suis servie et je me
gave vite, pour ne pas être en retard.
En payant la note, je constate que la prime journalière que
je reçois est déjà dépensée. Evidemment, il n’est pas prévu que je me restaure
au Sheraton, c’est une exception, du moins j’espère.
Je monte chez M. Shlomsky et je frappe à la porte.
M. Shlomsky m’ouvre de très mauvaise humeur. Il est en robe
de chambre, ses cheveux rares hérissés et pliés comme une houppe de bébé. Il ne
trouve pas sa chemise blanche avec les rayures roses, celle qu’il a prévu pour
aujourd’hui. La situation est grave.
Ses quatre valises sont sur les lits, grandes ouvertes et il
y a des vêtements partout. Je vois un nounours à côté d’un coussin. Il suit mon
regard et le cache vite sous celui-ci, si maladroitement qu’il fait tomber des
petites amulettes de son chevet. Il soupire et hoche la tête, désespéré, son
secret étant désormais dévoilé…
J’essaie de cacher mon sourire on me mordant les lèvres. Je
tourne la tête et je m’éloigne pour chercher la chemise et lui laisser temps de
récupérer ses amulettes.
Un petit nounours ! Et des amulettes
porte-bonheurs ! Que c’est mignon !
Je suis touchée et amusée par son côté infantile et
superstitieux. Le grand boss dont dépend le destin de plusieurs employés et
dont le propre destin dépend d’amulettes et de forces mystérieuses !
Et ce nounours avec lequel il dort, qui le réconforte dans
ce monde cruel !
Que c’est attendrissant !
J’ai envie de l’embrasser et de le réconforter « Ne
t’inquiète pas mon petit, on va trouver cette méchante chemise que joue à
cache-cache. Notty, notty!»
Quand je me tourne de nouveau, je vois qu’il est embarrassé.
Je prends une mine sérieuse et affairée, comme si chercher avec mon boss en
robe de chambre sa chemise blanche/rose parmi ses nounours et amulettes est la
chose la plus naturelle au monde ….
Enfin !
Je vois une manche blanche/rose dans la pile des vêtements
et je la tire.
-
La voilà, la chemise ! – je la lui
apporte comme un trophée.
-
Oh, Dieu merci ! – soupire-il
soulagé.
Le monde est de nouveau en ordre !
-
Et la cravate ? – s’écrie-t-il,
perdu de nouveau – Où est-elle allée ?
-
Elle est comment cette cravate ?
-
Couleur rouge dominant...
Je vois plusieurs cravates avec le rouge dominant, ce doit
être sa couleur porte-bonheur.
-
Rouge et comment encore ?
Il soupire et hoche la main sans espoir.
J’essaie de me débrouiller toute seule avec les couleurs. Je
sors une cravate qui a l’air d’être assortie avec la chemise, selon son goût je
crois, et je la lui montre.
-
Comme celle-la ?
-
Oui ! – s’exclame-t-il enchanté. –
Comment l’avez vous trouvée ?
-
Intuition féminine – dis-je
modestement.
Il me regarde avec reconnaissance et satisfaction !
On peut faire carrière chez lui avec un peu d’intuition et
avec la recherche de chemises et de cravates assorties.
Il regarde sa montre et il sursaute.
-
Vite, il est 9h00 moins 5. J’ai
rendez-vous avec le Maestro à 9h00 à la réception. – Descendez vite et inventez
une excuse. Je descends dans 10 minutes. Vite, vite ! Il est ponctuel
comme le Diable !
L’ascenseur étant trop lent, j’emprunte l’escalier en courant. J’arrive à la réception et je vois Maestro Sergeevich et Olga Ivanovna sortir de l’ascenseur. Je respire profondément pour me calmer et je m’approche !
-
Bonjour Mme Ivanovna, bonjour
Maestro ! Quelle belle journée, n’est-ce pas !
Ce matin, étant pressée, je n’ai pas remarqué quel temps il
fait, mais à son air je comprends que je me suis trompée.
-
Belle journée ! Il pleut
dehors ! – me regard le Maestro étonné.
-
C’est vrai ! – j’admets – Je suis
tellement excitée par cette première journée de travail, que j’ai oublié qu’il
pleut aujourd’hui.
-
Ah, la jeunesse, la jeunesse ! -
soupire-t-il – Moi je savais qu’il pleuvait sans regarder dehors, ce sont mes
vieux os qui me le disent. Mais où est M. Shlomsky ?
-
Il est, il est …en train de téléphoner
en Europe, en Espagne, avant qu’ils ne partent pour la sieste. Vous savez, le
décalage horaire et les horaires espagnols, il faut téléphoner tôt le matin
jusqu’à 8-9h00. Mais il va venir tout de suite, je vous assure.
-
Vous croyez ! Je le connais depuis
20 ans, il est toujours en retard ! Si il y a une chose que je déteste,
c’est le retard ! Moi, je viens toujours 5 min en avance.
-
Toujours ! Avec votre emploi du
temps ! – j’essaie de détourner son attention.
-
Oui ! Je ne suis jamais en
retard ! Enfin, autant que ça dépende de moi. Si le vol est en retard, je
ne peux rien faire ! D’ailleurs, je voudrais que vous disiez au chauffeur
de venir me chercher à l’hôtel une heure avant toutes les répétitions.
-
Mais il y a au maximum 30 min de
trajet jusqu’au Teatro Colon.
-
Dans ce cas, 45 min avant le début des
répétitions. Je prends toujours 15 minutes de plus. C’est comme ça qu’on peut
être ponctuel.
-
D’accord. Ce sera fait.
-
Le temps, c’est du luxe, après un
certain âge, enfin ! Je ne suis pas assez riche pour le perdre et pour le
faire perdre aux autres ! – dit-il en regardant sa montre.
A ce moment je vois M. Shlomsky sortir de l’ascenseur, tout
rouge, la cravate mal nouée, la chemise tordue. Mais il est là !
Youpi !
- Ah ! le
voilà ! – s’exclame Maestro Sergeevich réconforté.
-
Ces Espagnols vous tiennent toujours au
téléphone jusqu’au dernier moment ! –dis-je en regardant M. Shlomsky.
-
Ah oui, en plus j’avais des difficultés
à les trouver ce matin ! J’ai parlé avec Valencia, tu sais que nous allons
là bas fin avril…- il embrasse le Maestro et commence à discuter du voyage à
Valencia.
Bien ! Je profite d’un instant où Maestro Sergeevich et
Olga Ivanovna ne regardent pas M. Shlomsky et je lui redresse sa cravate. Il me
repousse avec vigueur. Je m’excuse ! Je comprends que j’ai exagéré. Je ne
peux pas tout rectifier. J’ai pris trop
de liberté, après avoir cherché la chemise etc.… Il pose les limites.
Il a raison. Je prends de nouveau la distance.
Il faut oublier le nounours et les amulettes...
Je pars avec Maestro Sergeevich et Olga Ivanovna dans la
voiture que est mise à leur disposition. M. Shlomsky prend un taxi.
Il m’a dit que ma tâche est d’accompagner Maestro Sergeevich
et Olga Ivanovna partout, et d’essayer de faire tout ce qui est possible et
imaginable pour qu’ils soient contents.
« C’est tout » m’avait-il dit. « C’est
simple. Il doit être content. Olga Ivanovna aussi. Coûte que coûte».
J’ai compris et j’ai pris la tâche à cœur.
Au Teatro Colon, il y a déjà beaucoup de monde qui attend le
Maestro. Il serre la main très cordialement à tout le personnel, du portier
jusqu’au directeur. J’admire sa simplicité qui contraste beaucoup avec l’air
hautain de nombreux directeurs du théâtre. Moins on est grand, plus en se donne
de la grandeur, me semble-t-il.
Après de brefs entretiens avec les divers directeurs (du
théâtre, de la production, artistique etc) et avec le chef d’orchestre russe
qui a préparé l’orchestre pour lui, le Maestro est impatient de l’entendre.
C’est la chose la plus importante pour lui.
Nous descendons dans la salle de répétition de l’orchestre.
M. Shlomsky et moi assistons tendus à la répétition. Il n’est pas sûr que le
Maestro soit content de l’orchestre. Je comprends vite pourquoi. Même pour
quelqu’un qui n’est pas musicien professionnel, il est évident qu’il ne joue pas très bien. Maestro Sergeevich
interrompt et reprend souvent les passages musicaux. Néanmoins, il est très
gentil avec les musiciens.
-
Il est en colère, je le connais. – dit
M. Shlomsky – Ils jouent comme des chats dont on tire la queue. Quel
désastre ! Mon Dieu !
Nous attendons avec inquiétude la fin de la répétition.
Maestro Sergeevich a salué très poliment l’orchestre puis est vite parti pour
sa loge. Dès que la porte de celle-ci est fermée et qu’il n y a plus que M.
Shlomsky, Olga Ivanovna et moi, il se retourne furieux vers M. Shlomsky.
-
Pourquoi tu ne m’as pas dit qu’ils
jouent comme ça ! C’est une catastrophe ! Tu ne comprends pas que je
ne peux pas me permettre de jouer avec des orchestres qui ne sont pas à la
hauteur, même pour la meilleure production du monde. Est-ce que tu a oublié qui
je suis ! Je dirige les meilleurs orchestres du monde ! Si je joue avec un
orchestre qui n’est pas excellent, je perds ma renommée. Je suis arrivé là où
je suis avec beaucoup de travail et je ne veux pas, je ne peux pas me permettre
de faire un pas en arrière ! Je t’ai demandé comment ils sont. Tu m’as
menti.
Le Maestro est dans une colère terrible. M. Shlomsky n’ose
pas dire un mot. Olga Ivanovna est assise sur le fauteuil, accablée. J’écoute,
pétrifiée.
Le Maestro se relâche sur le canapé. Un épais silence règne
dans la loge. Personne n’ose parler. Après quelque minutes, j’entends la voix
faible de M. Shlomsky.
-
Vanja, je peux te garantir une chose.
Ils sont si motivés et ils sont si fiers de jouer avec toi qu’ils sont capables
de faire des miracles, crois-moi, s’il te plait !
Je vois le Maestro écouter attentivement et réfléchir.
-
Vanja, le meilleur orchestre du monde,
sans motivation, peut jouer moins bien qu’un orchestre de moindre niveau mais
avec une grande motivation. Crois-moi !
Le Maestro le regarde avec une étincelle d’espoir dans les
yeux !
-
D’accord ! Je te crois cette fois.
Ce n’est pas leur faute finalement, je crois qu’ils sont mal préparés. Bien,
demain je vais travailler avec eux toute la journée – dit-il avec
détermination.
Nous soupirons soulagés, la tempête est passée.
La vita è bella !
***
Cela fait déjà six jours que je travaille de 6h00 jusqu’à
01h00 du matin. Je dors 5 heures par jour. Je suis si fatiguée que je crois
avoir passé le cap et ne plus sentir la fatigue.
Cela commence avec le petit déjeuner. Lorsque j’entre dans
la salle de restaurant, les artistes russes sont là à essayer d’expliquer
quelque chose à Mario. Dès que j’apparais à la porte, ils se lancent vers
moi :
-
Chère Inotchka, c’est si bien que
tu sois là. Explique s’il te plaît à Mario…
J’explique autant que je peux, tout en essayant de prendre
mon petit déjeuner. Mario me reproche de lui gâcher son système de travail. Il
ne veut pas connaître tous leurs problèmes.
-
Si je ne les aide pas à résoudre leurs
problèmes ils les résolvent seuls, ils en sont parfaitement capables, je le
sais. C’est la troisième fois que je fais cette production, avec les mêmes
artistes et les mêmes problèmes.
Entre les artistes qui exposent leurs difficultés et Mario
qui ne veut rien savoir, je me retrouve avec leurs difficultés sur les bras et
je ne peux pas refuser de les aider autant que je peux.
Après, je cours au Sheraton pour récupérer le Maestro et
Olga Ivanovna avant d’aller au Teatro Colon.
Là bas, il y a déjà du monde qui attend le Maestro pour le
solliciter.
Après commence la répétition, ce qui me permet d’écrire ou
d’envoyer les lettres que le Maestro m’a confiées. A la fin de chaque
répétition, je dois être sur place pour accompagner Olga Ivanovna et le Maestro
jusqu'à la loge. Suit le déjeuner que j’organise, s’ils ne sont pas invités
quelque part. L’après-midi suivent les répétitions avec le chœur, l’orchestre
de nouveau, les chanteurs etc, le dîner et de nouveau les répétitions.
Le Maestro est de plus en plus content de l’orchestre.
J’assiste à une répétition et je suis étonnée des progrès qu’ils font. Le
Maestro parle d’une voix basse, mais quand il parle il y a un silence total
dans la salle de répétition. Ses instructions sont précieuses, car il mentionne
souvent les commentaires de Shostakovich sur différents passages de la
partition. Il a une manière très humaine de diriger. Il a une autorité absolue,
qui n’a pas besoin de manifestations extérieures.
Pendant la plupart des répétitions, je suis pratiquement
libre, ce qui permet aux chanteurs de me demander mille choses. Il y a un va et
viens permanent. Ils essaient leurs costumes, il manque toujours quelque chose
pour leurs costumes, leurs perruques, etc.
Mario fait semblant de ne rien comprendre, comme d’habitude,
et c’est moi qui dois traduire en anglais ou en italo-espagnol ce que les
artistes demandent au personnel technique. Le programme des répétitions change
souvent et ils leur faut des programmes. Ils doivent téléphoner, faxer, envoyer
des lettres, faire un tour en ville, du shopping, changer de l’argent, etc.
Mille et une questions pratiques auxquelles je réponds aussi bien que je peux.
Après, il y a des gens qui veulent quelque chose du Maestro,
des rendez-vous, des interviews, des invitations etc. Je dois trier ce que est
important selon ses instructions et celles de M. Shlomsky. Il ne faut pas
l’encombrer avec des questions qui ne concernent pas l’opéra. Ou, si c’est très
important, il faut trouver le bon moment pour lui demander son opinion. Après,
il y a son thé obligatoire que je lui prépare personnellement, dès qu’il arrive
à la loge.
Bref, je cours toute la journée. Les uniques moments de
repos sont les déjeuners et les dîners avec le Maestro et Olga Ivanovna. Après
les répétitions je les accompagne à leur hôtel. Je peux m’en aller dés qu’ils
sont dans leur suite. Je prends un taxi jusqu'à mon hôtel. Je vais directement
dans la salle de bains, parce que si je m’assois, même pour un instant, dans un
fauteuil ou sur le lit, je m’endors tout de suite.
Bref, la vita è bella !
***
M. Shlomsky est arrivé de nouveau, cette fois avec Demis. Je
me demande si il est vraiment nécessaire de faire deux journées de voyage
transatlantique pour rester 3 jours sur place. Peut-être que c’est l’état
d’agitation permanent des gens occupés qui n’arrivent pas à se calmer, ou
encore l’astuce de se faire rare pour se faire apprécier plus.
Cette fois encore, il ne restera que deux ou trois jours.
Il m’a convoqué à l’hôtel à 7h00. Je suis sûr qu’il sera en
retard et j’arrive paisiblement à 7h20. Il est là, la mine crispée. Je lui
demande pardon pour le retard.
-
Voilà ! Moi je suis ponctuel pour
le rendez-vous, après 20 h de voyage et Mademoiselle, qui loge à
Je suis très confuse, je m’excuse de nouveau, mais il
continue de m’attaquer impitoyablement.
-
Si vous ne voulez pas travailler, il
suffit de me le dire. Il y a des gens qui seront heureux de le faire à votre
place, cent personnes ont postulés pour celle-ci. Et n’oubliez pas qu’ici,
c’est moi le patron et pas vous !
Je trouve qu’il exagère. Après tout, la dernière fois, je
l’ai attendu une heure sans rien dire.
Néanmoins, il a perdu plus de 20 minutes à me reprocher sous plusieurs formes mon retard de 20 minutes. Il me semble que ça lui fait plaisir de mettre les gens dans un état misérable.
Enfin, quand Demis arrive pour le déjeuner, il se calme et
nous pouvons commencer à travailler. Je mets à jour le calendrier de Maestro et
ajoute de nouveaux projets pour les dates dont nous disposons.
M. Shlomsky n’est pas certain de celles que le Maestro lui a
données. Cela ne m’étonne pas. Lorsqu’il m’a chargé de faire son calendrier, il
m’a donné une pile de papiers, des morceaux de journaux, de nappes de
restaurants, des serviettes, des horaires d’avions etc, sur lesquels il y avait
des griffonnages avec des dates très difficiles à déchiffrer.
Bref, une fois terminé, notre calendrier ne m’inspire pas
trop confiance en ce qui concerne
l’exactitude des dates. Et si on se trompe d’une date pour un concert, c’est
irrécupérable. Le Maestro est déjà parti pour le Japon ou les Etats Unis.
M. Shlomsky voulait discuter avec le Maestro les futurs
projets, notamment une production du ballet « Roméo & Juliette »
de Prokofiev, prévue pour Rio de Janeiro l’année prochaine.
***
C’est le 75° anniversaire du Maestro. Il a reçu des fax et
des télégrammes du président de l’Italie, de la reine de Suède etc. Ce sont des
amis de longue date, m’explique-t-il. Il y a aussi un télégramme du cabinet du
président de
A midi, il est invité par le maire de Buenos Aires pour recevoir
les clefs de la ville et le titre de citoyen d’honneur. Ce soir, il y aura une
réception en son honneur à l’ambassade de Russie à Buenos Aires.
-
Ils se précipitent maintenant pour me
combler d’honneur, parce qu’ils pensent que je suis très vieux et que je peux
mourir du jour au lendemain ! – dit -il tristement.
-
Mais non Maestro, vous vous trompez!
Votre liste de distinctions compte 11 pages et vous en recevez régulièrement
depuis 30 ans déjà – j’essaie de détourner ses pensées macabres.
-
Ah oui, vous avez peut-être raison.
J’ai du traduire cette liste en anglais et je me souviens
plus au moins bien des détails. Elle compte les plus hautes distinctions de
presque tous les pays Européens, plus les USA, Israël, le Japon etc, des titres
de professeur honoris causa dans prés de 100 universités dans le monde entier,
des centaines de clefs de ville, etc. J’étais stupéfaite.
-
La gloire, ça me fatigue un peu, ça
m’empêche de me consacrer à des choses plus importantes, à la musique surtout …
Mais c’est bien pour mes actions caritatives.
-
Grâce à ça, nous avons pu faire
construire deux hôpitaux d’enfants en Russie, une école de musique etc – dit
fièrement Olga Ivanovna.
Le directeur artistique de la production, M. Goldblum, et sa
femme, accompagnent le Maestro à ces invitations. Je ne suis pas conviée. C’est
la première fois depuis que je suis arrivée à Buenos Aires que je retourne a
mon hôtel vers 13h00.
J’essaie de joindre Roger, mais il ne répond pas et je
laisse de nouveau un message. Je ne lui ai pas parlé depuis longtemps. Je
récupère régulièrement ses messages à la réception et je lui laisse les miens
au répondeur. Je monte dans ma chambre et me couche tout de suite. Le matelas
bossu du lit me semble être fait de pur duvet. Je plonge immédiatement dans un
profond sommeil.
***
Je me suis réveillée à 6h00, reposée et en pleine forme.
J’ai faim comme une lionne. Je pense que ce doit être la grossesse, tout en
dévorant mon cinquième croissant.
Aujourd’hui, c’est une répétition sans costumes, sur la
scène.
Je m’installe confortablement à l’orchestre en pensant que,
finalement, je peux profiter tranquillement de l’opéra.
C’est une production multimédia innovatrice. Le fond de la
scène est occupé par un immense écran sur lequel on projette des images,
l’orchestre est au milieu de la scène et il y a deux niveaux superposés sur
lesquels a lieu l’action.
L’histoire de «Lady Macbeth de Mzensk» est pénible. C’est
l’opéra qui à déclenché la vague de mécontentement contre Shostakovich, vague
que l’a submergé et mis en disgrâce pour une longue période. Staline n’avait
pas aimé l’opéra et «Lady Macbeth de Mzensk» était banni de tous les
répertoires. Les critiques que l’opéra a reçues, après que Staline l’ait vu,
l’ont presque anéanti. Maestro Sergeevich m’a dit que Shostakovich était
profondément blessé par l’incompréhension de cette oeuvre qui lui était très
chère.
Je suis plongée dans mes pensées sur l’histoire de l’opéra,
quand j’entends des voix dans le parterre :
-
Où est Ina, où est Ina ?
C’est M. Goldblum qui me cherche. Je le rejoins.
-
Ina, il faut que vous alliez sur la
scène et disiez à Petr, que, lorsqu’il entre en scène, il doit s’avancer
jusqu’au milieu. Après, dites au directeur du chœur qu’on n’entend pas ce
passage là. Et puis les instruments à vent doivent être sur le plateau de
droite…
Bref, le repos est fini.
J’ai passé la répétition à me promener devant et derrière la scène.
Le Maestro est tellement occupé, qu’il a dîné de sandwiches
dans sa loge. Il est infatigable, comme si la musique lui donnait de l’énergie.
Vers minuit, tout le monde est parti. Nous sommes presque
les derniers à quitter le théâtre.
Dans la voiture, le Maestro et Olga Ivanovna discutent
toujours de la répétition. Olga Ivanovna est connue comme la meilleure Katia
dans l’unique production filmée de «Lady Macbeth de Mzensk» et elle conseille
les solistes de cette production.
-
L’opéra est le plus complexe et le plus
difficile de tous les arts scéniques, parce qu’il les embrasse tous. Il y a la
musique, le chant, la danse, le théâtre, les arts visuels. Les chanteurs
oublient très souvent que ce n’est pas un enregistrement dans un studio, c’est
la scène, il faut jouer, chanter, danser. C’est passionnant, mais il faut être
un artiste complet – commente-t-elle.
Ils me demandent mon opinion. Je suis flattée et je dit
franchement ce que j’en pense, sans cacher ce qui me déplait. C’est la première
fois que je vois cette production et mes appréciations les intéressent car,
n’étant pas professionnelle, j’ai
l’avantage de la naïveté. Olga Ivanovna est d’accord avec moi sur la plupart de
points, ce qui me flatte encore plus.
***
Aujourd’hui j’assiste à une répétition sur la scène. C’est
la première fois que j’entre dans les coulisses et je suis émerveillée, comme
Alice aux Pays des Merveilles. Je m ‘arrête un moment pour mieux
m’imprégner des odeurs, des bruits, de l’agitation.
Une myriade de gens bouge en permanence. Il y a le personnel
technique qui apporte des objets, les artistes qui se promènent en récitant
leurs rôles dans l’attente de passer sur scène, les musiciens qui s’occupent de
leurs instruments, tout ceci sur fond du spectacle qui est en répétition sur la
scène.
L’art n’est pas essentiel et n’est pas vitalement
nécessaire, mais il donne du goût à la vie, l’enrichit de beauté.
Selon une thèse scientifique récente, les arts dérivent de
la parade sexuelle de l’espèce humaine destinée à séduire le partenaire et à
assurer la procréation.
Freud, par contre, dit que la culture dérive de la
sublimation de la libido.
Quoi que l’on soit, l’âme aspire à la beauté, non au pain
quotidien.
J’envie tous ces gens qui travaillent sur ou derrière la
scène, qui côtoient les arts dans leur vie de tous les jours, qui peuplent
cette ruche pleine de vie, de création permanente, qui transforment le pollen
en miel, la poussière en lumière et douceur.
L’après midi, je sors avec Mario me promener en ville dans
la zone piétonne.
J’observe le spectacle de la rue autour de moi et j’écoute
Mario me raconter ses chagrins d’amour.
-
J’ai reçu ses coordonnés d’un ami qui a
fait sa connaissance récemment. Bref, il doit être beau comme un dieu, très
macho, oh je tremble à la pensée même…. Il s’appelle Antonio !
Antonio ! Antonio – répétant son nom avec délice, presque en extase – Beau
comme Antonio Banderas !
-
Ne me dis pas qu’il en est aussi ? !
-
Mais non, il est marié, avec des
enfants, quoi-que ça n’empêche
pas …
-
Justement !
-
Mais non ! Je reconnais en un
millième de seconde un pédé. Si je te dis qu’il n’en est pas tu peux me croire.
Mario est très ouvert pour ce que concerne son homosexualité.
« Ma chère, j’ai fait mon coming out il y a un demi-siècle. » m’a
t-il dit une fois.
-
Alors, tu l’a rencontré ou non, ton
Antonio ?
-
C’est exactement ça le problème. J’ai
besoin de toi. Je lui ai laissé plusieurs messages, mais il ne me répond pas.
-
Peut être est-il absent ?
-
J’y ai pensé. Mais moi aussi je suis
absente de chez moi, et j’écoute pourtant ma boite vocale tous les jours. Ce
qui coûte une fortune, mais je le fais.
-
Bien, mais peut-être ne veut-il pas dépenser une fortune pour écouter sa boite
vocale !
-
Tu crois ? – je vois de l’espoir
dans son regard.
-
Oui, je le crois. Laisse lui encore un
peu de temps. Il va te répondre.
-
Quand, selon toi ?
-
Je ne sais pas. S’il est parti pour un
court voyage, disons jusqu'à une semaine, il va te répondre à son retour.
-
Encore quatre jours ! Mais je
meurs d’envie de faire sa connaissance ! Oh Ina, tu ne comprends pas… .–
dit-il, ému comme un adolescente.
-
Mais tésoro, pourquoi n’essaie tu pas
de te distraire et de visiter un club en attendant.
-
Oh, qu’est-ce que tu dis ! – il
est scandalisé. - Je n’ai pas confiance dans des connaissances faites par
hasard, non recommandées….
-
Ah, je vois !
-
Je n’ai même pas confiance dans le
guide homosexuel des villes, tu sais.
-
Je ne savais pas que cela existait.
-
Oui, là tu trouve les adresse des
clubs, des cafés, des points de rencontre, etc, mais j’ai peur de ces lieux
populaires. J’ai peur surtout pour ma santé, tu vois.
-
Je vois tesoro. Tu as raison, il vaut
mieux attendre ton Antonio.
-
Peut-être qu’il n’a pas aimé ma voix.
Ecoute le message que je lui ai laissé :
« Cher Antonio. J’ai eu ton numéro par Francesco, de
Rome, qui t’envoie des bisous. Je brûle d’impatience de te rencontrer. Appelle
moi au numéro… A bientôt ! ». Comment tu le trouves ?
-
Je le trouve…. très direct, mais je ne
m’y connais pas, je ne peux pas juger - je recule.
-
Tu crois qu’il pourrait avoir peur de
me rencontrer ? – demande Mario terrifié.
-
Je ne sais pas.
-
Peur que je me jette sur
lui ? !
-
Je n’en sais rien.
-
Dis moi, je t’en supplie !
J’essaie de mon mieux de le consoler mais je ne suis pas
sûre d’y réussir.
***
Aujourd’hui c’est la répétition générale.
La salle est presque remplie par les invités. Maestro a très
peu interrompu la représentation, c’est à dire une ou deux fois.
Après la générale, il y a une longue queue devant la loge du
Maestro. M. Shlomsky m’a demandé de voir ce que veulent les gens et de faire un
tri. Après le tri il y a encore une dizaine de personnes qui attendent.
Je me fais du souci pour Maestro. Il doit être fatigué, il
est debout depuis 6h00 et il a travaillé sans arrêt jusqu'à 23h00 et ce n’est
pas encore fini.
Quel tempo de travail à 75 ans.
La gloire a son prix.
Je suis fatiguée, mais à côté du Maestro j’ai honte de me
l’avouer à moi même.
***
C’est le jour de repos. Pour les artistes, pas pour moi. Ils
sont partis faire un tour de ville. Le Maestro et Olga Ivanovna se reposent,
c’est ce qui est prévu.
M. Shlomsky a eu pitié et m’a convoquée à 8h00 seulement au
Sheraton pour travailler. Pour que le confort soit total, je ne trimbale plus
l’ordinateur portable et l’imprimante, car j’utilise désormais les ordinateurs
et l’Internet du business centre du Sheraton.
J’arrive au Sheraton et je ne dois même pas l’attendre une
demi-heure. Il est déjà là, avec Demis.
Aujourd’hui je suis gâtée.
Il me dicte 15 lettres en 5 langues.
-
Il faut les envoyer avant le déjeuner à
13h00 avec le Maestro – me dit-il en regardant sa montre.
Il est 12h00.
Parfois je me demande si nous vivons dans la même dimension
du temps. Le sien coule d’une autre manière que le temps normal. Même quand il
a du temps devant lui, il s’arrange toujours pour créer des urgences. Si il
faut répondre dans un mois, il laisse la réponse attendre jusqu’au dernier
moment et après c’est l’urgence impérative, le chaos, la panique totale. C’est
son mode de travail. Un travail systématique, ordonné, avec des horaires et des
échéances raisonnables, ce n’est pas son truc.
Il répond toujours en urgence, il est en retard pour tous
ses rendez-vous, il rate ses avions. On l’attend toujours. Il n’a jamais le
temps.
Au début, je pensais que c’était une tactique pour ce faire
apprécier, maintenant je n’y crois plus.
Son temps n’est pas linéaire, il n’obéit pas à la même loi physique. Il traîne dans le chaos
et le désordre ou accélère dans une panique totale - l’unique atmosphère
propice à faire marcher M. Shlomsky.
Le Maestro et Olga Ivanovna descendent pour le déjeuner et
M. Shlomsky m’envoie faire les lettres.
-
Mais où tu pars comme ça, Inotchka – me
demande le Maestro – Je vous invite tous à déjeuner.
M. Shlomsky me regarde avec mécontentement.
- Merci Maestro, bien
sûr on déjeune tous ensemble - et il sourit aimablement à Maestro.
Pendant le déjeuner, je comprends que M. Shlomsky a organisé
un rendez-vous avec plusieurs personnes pour discuter la production du ballet
« Roméo et Juliette ».
-
Je pensais me reposer un peu, mais si
tu insistes Martin – dit le Maestro sans enthousiasme – Inotchka tu ne vas pas
nous quitter, n’est ce pas ? C’est
ton jour de repos, mais on aura besoin de toi.
« It is nice to be important, but it is more important
to be nice » je pense à ce joli petit proverbe.
- Bien sûr
Vanja ! Je serais là – je lui réponds reconnaissante pour sa gentillesse.
Dès que le Maestro a tourné le dos M. Shlomsky me
réprimande, agacé.
-
Comment vous permettez vous de
l’appeler Vanja ?
-
Parce qu’il me l’a demandé.
Je vois que M. Shlomsky n’est pas content, et j’essaie de le
comprendre. Il n’a pas su développer avec moi un rapport de confiance, et il a
peur que je n’établisse pas un tel avec « Vanja ». Je vois qu’il y a
de son point de vue un conflit d’intérêt.
- Je suis avant tout votre employée et après pour l’occasion
l’assistante du Maestro – je cherche à
dissiper ses doutes.
Le rendez-vous avec les organisateurs du ballet « Roméo
et Juliette » a été long et
épuisant.
Après le rendez-vous, le Maestro devait me donner des
lettres et je suis restée dans sa suite. Il était pensif et triste.
-
Vous allez bien Vanja !
-
Ah oui Inochka. Je pensais à Prokofiev. C’était un ami. Il était
en disgrâce comme Shostakovich, tu le sais. Une fois alors que j’étais chez
lui, il était malade et m’a demandé de préparer le thé. Je suis allé dans la
cuisine et j’ai cherché du sucre. J’ai ouvert tous les placards. Ils étaient
vides. Dans toute la cuisine il y avait seulement une tranche de pain dur comme
de la pierre et du thé. Il s’est excusé de ne pas avoir de sucre. Le lendemain,
j’ai sollicité tous mes collègues du conservatoire pour recueillir de l’argent
et lui donner. C’était une période dure,
il était banni, considéré par les autorités comme un compositeur décadent, sans
talent etc. Il vivait dans une misère profonde, mais il n’a rien dit à
personne, il ne s’est jamais plaint.
J’écoutais, émue, cette histoire et j’ai pensé avec humilité
au génie humain.
-
Eh oui, le passé communiste, ça ne
s’oublie pas – soupire Olga Ivanovna .
Le Maestro m’a donné les lettres que j’ai expédiées
secrètement, en priorité, avant celles de M. Shlomsky.
J’ai à peine le temps de finir celles de M. Shlomsky que je
dois récupérer le Maestro et Olga Ivanovna pour aller à un dîner spectacle,
« tango argentino » , au restaurant « El Querandi ».
Toute l’équipe du Phœnix est là - M. Shlomsky, Demis, Mario et moi.
Le spectacle est extraordinaire. Tango argentino dans une
mise en scène théâtrale. L’enchantement pur. Chaque tango raconte une histoire.
La passion dans tous ses états – l’espoir, l’amour, l’exaltation, le doute, la
trahison, le désespoir, la fierté, même le crime.
J’observe avec admiration les danseurs, leurs mouvements
brusques et synchronisés, leurs postures fières, leurs corps plastiques, serrés
étroitement, unis en un seul corps, leurs âmes sur la paume des mains.
J’ai croisé le regard de Mario et j’ai cru voir des larmes
dans ses yeux.
Antonio ne l’avait pas toujours appelé.
***
Aujourd’hui, c’est la première.
J’ai travaille avec M. Shlomsky jusqu'à 16h00. A 18h00, dans
une longue robe noire (avec la permission spéciale de M. Shlomsky), je récupère
le Maestro et Olga Ivanovna. Elle est très élégante dans une robe en soie.
- Mais c’est magnifique ! – je suis sincèrement
admirative.
- Je l’ai dessinée moi-même. J’ai souvent dessiné mes
costumes de scène – dit-elle avec
fierté.
Le beau monde de Buenos Aires est au rendez-vous. Les
longues robes somptueuses, les smokings ornés de médailles…
Finalement, je regarde l’opéra complet, sans interruption,
assis tranquillement à coté d’Olga Ivanonvna.
La première est un grand succès ! Il y a des standing
ovations interminables !
Le Maestro est ému, Olga Ivanovna aussi. De retour vers sa
loge, il dit :
- L’orchestre a très bien joué! Ils se sont
surpassés ! Ils m’ont surpris, je dois l’avouer !
Devant la loge de Maestro il y a 30 personnes qui font la
queue, je suis impressionnée et intimidée.
J’avance un peu pour ouvrir le passage au Maestro, qui serre
les mains des gens tout en avançant vers sa loge.
Une fois arrivé, il est pressé de changer son smoking dans
le dressing room. Quand je range ses affaires, je me rends compte que sa veste
est complètement trempée. Je n’en crois pas mes yeux. Je n’imaginais pas que le travail d’un chef
d’orchestre exige autant de dépense d’énergie physique et psychique.
Je suis étonnée que Maestro, après avoir trempé un smoking,
soit en pleine forme à minuit pour assister au cocktail.
Vers 1h00, finalement, nous montons dans la voiture pour
aller au Sheraton. Maestro est toujours très ému.
-
Olenka, j’ai vu Shostakovich ce soir.
Il était assis au premier rang, au milieu. Il avait ce costume gris foncé qu’il
portait à mon dernier concert en Russie. Il était voûté et assez affaibli, mais
ses yeux étaient brillants, je les ai vu, même derrière ses lunettes épaisses.
Il m’a souri. Olenka, je pense qu’il était content ! Inochka, il était
content je crois! – raconte-t-il avec une grand émotion.
-
C’est un grand succès ! Il peut
être content ! – dis-je timidement.
-
Tout à fait, Vanja !- dit Olga
Ivanovna, submergée par l’émotion.
-
Olenka, il faut fêter ça ! !
Est-ce qu’on a du champagne dans la chambre ? Parfait ! Inotchka,
viens avec nous, il faut fêter ça !
Je monte avec eux dans la suite. Le Maestro est toujours
excité et parle vite :
-
«Lady Macbeth de Mzensk» c’est une
opéra particulier. C’est ma manière de rendre hommage à un génie ! Cet
opéra a ruiné Shostakovich, tu connais l’histoire Inotchka. Je lui étais très
dévoué. C’est un génie ! J’ai côtoyé d’autres génies dans ma vie, mais lui
est un génie exceptionnel !
Il avait la force créative d’un titan, l’endurance d’un géant, la modestie et
la vraie grandeur humaine. C’était mon
professeur à l’université, puis mon ami. Je me suis promis de diriger le plus
souvent possible cet opéra, de le faire jouer sur les plus grandes scènes du
monde. L’opéra banni, l’opéra qui à condamné Shostakovich à une misère
profonde. Misère artistique et misère matérielle. Mais c’est l’incompréhension
qui lui a infligé le plus de mal. Néanmoins, il n’a jamais douté de cette
œuvre, même quand tout le monde la rejetait. Vous vous imaginez la force de
conviction artistique que ça exige – être seul contre tout le monde, ou presque
(moi je l’ai toujours soutenu). C’est un titan !
-
Et imagine-toi Inochka, aujourd’hui
Shostakovich fait partie des 5 compositeurs les plus joués dans le monde! La
gloire et le déclin ou plutôt le déclin et la gloire ! On ne sais pas ce
qui est le plus difficile à supporter – dit Olga Ivanovna pensive.
J’écoute avec une attention aiguë, consciente que leur
témoignage est précieux. Maestro remplit les verres :
-
Pour mon ami Shostakovich ! Pour
le génie humain !
Nous buvons debout, en silence! Quelque part j’ai
l’impression que Shostakovich nous observe vraiment!
-
Inotchka ! Etre un artiste est
difficile, toujours et partout. Or c’était un artiste, dans un pays communiste,
pendant une période ou la liberté artistique n’existait pas, une période de
chistka stalinienne. Il a survécu à la condamnation, à l’exclusion, au
bannissement de ses oeuvres, et il continuait de composer! De la musique
sublime, comme si toute son âme torturée s’était réfugiée dans celle-ci, dans
ce monde immatériel de beauté, de lumière, d’émotions. La musique était son
refuge… La musique l’a sauvé…
J’étais touchée. Nous portons encore des toasts et nous
terminons le champagne. Je pars vers 4h00 du matin, chargée d’impressions.
***
Je me suis couchée vers 5h. J’ai demandé à la réception à
être réveillée à 7h00, car M. Shlomsky m’a convoqué à 8h00 au Sheraton pour
travailler.
J’entends le téléphone sonner comme dans un rêve. Dans un
état comateux, je regarde l’horloge. 7h10 ! Je me suis réveillée, mais mon
âme dort encore.
J’ai envie d’être morte.
Vers 8h10 je suis au Sheraton, le ventre vide (je n’ai pas
eu le temps de déjeuner), un goût amer dans la bouche, et mal au cœur. Je dois
avoir l’air d’un chat trempé, parce que M. Shlomsky s’exclame désarçonné :
-
Mais qu’est-ce qui vous arrive ?
Vous êtes malade !
-
Non, j’ai dormi 2 heures seulement.
-
Vous êtes encore sortie hier !
-
Non, je suis restée avec le Maestro et
Olga Ivanovna jusqu'à 4h00 du matin –dis-je avec une voix grave. – On a fêté la
première dans leur suite.
-
Quel privilège ! Est-ce que vous
vous rendez compte de nombre de personnes qui voudraient être à votre
place !
Je ne vois pas la chose de la même façon. C’est vrai que par
la force de circonstances je suis entrée dans la vie privée de deux artistes
exceptionnels et que j’ai la chance de partager leur vie, leurs soucis, leurs
émotions. Je suis consciente que c’est un privilège, mais je ne considère pas
que le mérite soit pour moi. Je considère que c’est le hasard qui m’a rapproché
d’eux ainsi que le fait de prêter une oreille attentive et une âme
compréhensive à tous leurs soucis, sentiments et besoins.
-
Je fais seulement ce que vous m’avez
demandé. Faire tout mon possible pour que Maestro Sergeevich et Olga Ivanovna
soient contents.
Il ne dit rien. Je me sens un peu comme si je lui avais volé
la vedette.
Aujourd’hui c’est plus calme. Il y a une représentation avec
la seconde équipe. L’après-midi, je rentre à l’hôtel pour dormir au moins deux
heures. Je rencontre Mario dans le couloir.
-
Tesoro, rends-moi un service, je te
prie ! Appel Antonio, s’il te plait, et laisse lui un message.
-
Moi ! Quel message ?
-
Dis-lui de t’appeler d’urgence et donne
lui ton numéro de portable. Comme ça il ne se doutera de rien.
-
D’accord, tesoro. Donne moi le numéro.
-
Viens dans ma chambre.
J’entre dans sa chambre et suis stupéfaite de l’ordre
exemplaire qui y règne.
Je passe le coup de fil et j’entends au répondeur une voix
sensuelle.
-
Ecoute sa voix ! – me dit Mario,
frémissant - Quelle voix ! Elle me
donne des frissons ! Je l’appelle trois, quatre fois par jour, seulement
pour écouter sa voix, après je raccroche. Je ne laisse plus de message.
Je laisse le message comme il me l’a demandé.
-
Tesoro, tu es fou ! – je
l’embrasse – Je vais dormir deux heures.
-
Non ! – s’écrie Mario terrifié -
Et s’il appelle !
-
Tiens, voici le portable, tu peux
répondre à ma place.
-
D’accord, je viens te chercher dans
deux heures. Fais de beaux rêves!
***
Maestro est furieux. Il vient de recevoir une lettre de New
York. Il me la donne.
-
Je n’en crois pas mes yeux ! Le
directeur de l’un des plus importants opéras du monde veut mettre en scène
«Lady Macbeth de Mzensk» avec moi, et M. Shlomsky ne daigne même pas lui
répondre. Il attend sa réponse depuis un mois. Mais qu’est-ce qu’il croit,
Martin ! Que la montagne va aller chercher Mohammed, ou quoi ?
Je suis pétrifiée. Je ne sais pas quoi répondre.
-
Mais dis-moi Inotchka, tu trouves ça
normal ?
-
Maestro, ne vous énervez pas. C’est
certainement un malentendu. M. Shlomsky sait combien vous tenez à cet opéra et
je suis sûr et certain qu’il va faire tout possible pour le produire à New
York.
-
Malentendu ! ? N’importe
quoi ! Tu es gentille Inochka, mais je le connais bien, depuis 20 ans. Il
est tout à fait capable de ne pas répondre à l’invitation. Des grandes stars
mondiales rêvent d’être invitées là-bas et qu’est-ce que fait M.
Shlomsky ? Il reçoit une invitation, et il ne se donne même pas la peine
de répondre. Je veux lui parler, tout de suite.
-
D’accord Maestro. Je l’appelle
immédiatement.
Je téléphone à M. Shlomsky, et je lui dis que Maestro Sergeevich
veut le voir d’urgence à propos de l’invitation de New York pour une nouvelle
production. Quand, après une demi-heure,
M. Shlomsky arrive dans la suite de Maestro Sergeevich, celui-ci est toujours
en colère.
La conversation devient très désagréable. J’ai honte être
présente à une scène d’humiliation de mon patron. Je veux sortir pour écrire
les lettres que le Maestro m’a dictées, mais il me dit de rester. Plantée dans
mon siège je n’ose pas regarder M. Shlomsky. Il écoute les yeux baissés, comme
un élève réprimandé pour mauvaise conduite.
Après une éternité, M. Shlomsky part comme un chien battu.
Il me demande de venir avec lui.
Je me lève pour partir, mais le Maestro me fait signe de
rester assise.
-
Ina reste là. J’ai encore des lettres à
te donner.
M. Shlomsky sort, l’air perdu. Je suis inquiète. Je fais
bien mon travail, mais je ne veux pas le faire bien au point de rester sans
travail, car, mon employeur est M. Shlomsky.
Après s’être calmé, le Maestro comprend intuitivement mon
malaise et me dit.
-
Inotchka, vous pouvez partir. Je vous
donnerai les lettres plus tard.
Je rejoins M. Shlomsky qui est en train de faire un scandale
à Donatella au téléphone.
Donatella lui raccroche au nez, il re-téléphone. Il est
furieux et je me demande à quand mon tour !
-
Je ne vous ai pas dit de ne pas
répondre – hurle M. Shlomsky hors de lui.
-
Mais ce n’est pas vrai. Je vous demande
depuis un mois si je dois répondre.
J’entends Donatella crier dans le combiné.
-
Si vous ne voulez pas travailler, je
donne ce dossier à Ina – dit-il et lui aussi raccroche.
Je suis confuse. C’est une situation pénible. M. Shlomsky me
regarde embarrassé.
-
Mais comment se permet-elle de me
raccrocher au nez !
-
Peut-être que la ligne a été coupée.
Les appels vers Europe sont difficiles parfois.
-
Elle est très mal élevée, a un mauvais
caractère et un tempérament insupportable, n’est-ce pas ?
-
Je ne la connais pas suffisamment.
Mais, elle me semble bien….
-
Ina, vous essayez d’excuser tout le
monde. Cela m’énerve. Arrêtez !
Je comprends que c’est mon tour maintenant et je me tais.
Nous travaillons l’après midi dans une atmosphère tendue. Il
part pour Madrid. Je l’accompagne jusqu'à l’aéroport pour pouvoir travailler
avec lui jusqu’a son départ.
Je suis soulagée qu’il parte.
Le soir, Roger m’appelle. Il me manque. C’est trop long. Il
nous donne des bisous, à nous deux – moi et le bébé. Cela me fait presque
pleurer. Je m’endors épuisée.
***
Aujourd’hui c’est la dernière représentation.
« Lady Macbeth de Mzensk » est un grand
succès ! J’ai déjà récupéré tous les journaux qui en parlent. Que des
éloges, une interview avec M. Shlomsky (sa ville natale accueille son fils
prodige avec une grande production, etc. !), des interviews avec Maestro
Sergeevich, avec le directeur général du Teatro Colon, avec le directeur
artistique, etc. Bref, la gloire !
La vita è bella !
***
Maestro Sergeevich et Olga Ivanovna partent aujourd’hui. Je
les accompagne jusqu’ aux portes d’embarquement. Ils sont contents, mais
fatigués.
-
Inotchka, vous pouvez me joindre à la
maison, quand vous avez besoin. Si vous ne me trouvez pas, Zoya vous dira
comment me joindre. Je lui donne toujours des consignes – me dit le Maestro.
Il me remercie de m’être bien occupée d’eux et pour avoir
mis de l’ordre dans son calendrier avec Phoénix.
Il est adorable, si gentil et simple !
***
Mario m’accompagne jusqu’a l’aéroport.
Mario part pour une semaine aux cascades d’Iguaçu. Il est
free lance et il peut se le permettre.
-
Antonio n’a pas appelé. Je lui ai
laissé un message pour lui dire que je pars pour Iguaçu, mais je ne crois pas
qu’il va me répondre. C’est trop tard maintenant. Quoi que, s’il m’appelle, je
peux rester encore ici. Tango argentino, ta ra ta ta ta….- il fait des pas de
tango, avec une expression rêveuse.
J’embarque pour Rome. Je suis contente de partir, comme
quelqu’un qui a rempli sa mission. Je pense modestement que j’ai contribué un
peu au bon déroulement de la production. Enfin, j’ai fait des efforts inhumains
pour cela. J’ai travaillé pendant 3 semaines sans un jour de repos, de 6 h du
matin jusqu’à minuit ou 1h00 du matin, tout en étant enceinte.
Je me suis surpassée. Je ne me croyais pas capable de tenir
un tel rythme. C’est vrai que lorsque je mettais en place mon agence
touristique j’ai beaucoup travaillé, mais pas autant, et je n’étais pas
enceinte. Bref, c’est mon record personnel de travail et d’endurance.
Mais je ne peux pas dire que c’était un travail pur et dur,
au contraire, c’était un travail passionnant, qui m’a donné la possibilité de
connaître mieux un monde fascinant – le monde de l’opéra.
Je me réveille pour l’atterrissage à Rome. J’ai dormi
pendant tout le vol, 15 heures d’affilée.
J’essaie d’enfiler mes chaussures, mais je n’y arrive pas.
Mes pieds sont gonflés, mes chevilles ont disparu, et mes jambes me font mal. Je
ne parviens pas à les enfiler et les transforme en savates. J’ai si mal aux
pieds et aux jambes que je m’assois dans un fauteuil dans la salle
d’embarquement pour Nice et commence à pleurer.
Le vol pour Nice est dans 4 heures. Je m’endors de nouveau.
Une hôtesse me réveille pour l’embarquement.
J’arrive à Nice dans l’après midi. Roger m’attend à
l’aéroport. Il fait de grands yeux en me voyant arriver. Mon Dieu ! A quoi
je ressemble ! J’ai des jambes monumentales, comme une sculpture en
marbre.
-
Ma pauvre, tu dois être épuisée – me
dit-il en m’embrassant.
Que c’est bien d’être à la maison de nouveau. Je prends une
douche, et je me couche, les jambes soulevées. J’essaie de tout raconter à
Roger en même temps.
Je suis heureuse de le voir, je comprends seulement
maintenant combien il m’a manqué. Je me suis finalement libérée de la crampe
qui me tenait en permanence à Buenos Aires.
C’est jeudi et j’appelle le bureau pour les informer que je
suis bien arrivée. Je demande à M. Shlomsky si je peux me reposer demain.
-
Quoi ! Toute la
journée ? ! – demande-t-il indigné.
-
Et bien oui. Je suis fatiguée… - je
grommelle
-
Mais si vous ne voulez pas travailler
il faut me le dire, enfin. Demain c’est vendredi et j’ai une pile de lettre à
vous dicter. Si vous croyez que je prends une journée de repos après chaque vol
transatlantique, vous vous trompez. Et moi, j’ai 60 ans !
-
Je comprends ! Mais je suis toute
gonflée …
-
Moi je suis gonflé depuis 20 ans déjà
et ça ne me fait rien. Bien, si vous ne
voulez pas travailler, je ne peux pas vous forcer – j’entends sa voix menaçante.
-
Mais non, je veux travailler. Seulement
est-ce que je peux arriver l’après midi ?
-
Quand exactement ?
-
Vers 14 -15 heures.
-
Bien à 13h00, je vous attends au
bureau.
-
D’accord !
J’ai perdu, comme d’habitude. Je n’arrive pas à m’imposer
contre lui. Il a un manque total d’empathie. Il a une manière de voir les
choses d’une seule perspective, la sienne. De plus, il est assez malin pour
sortir toujours les meilleurs arguments afin de mettre les gens sous pression. Il
se présente toujours en victime. Le pauvre, 60 ans, tout gonflé (pas par les
vols, mais par des repas raffinés dans les meilleures restaurants du monde),
qui n’arrête pas de voyager (premier classe toujours, position couchée en
transatlantique), qui dort très peu (si on ne compte pas les siestes pendant
les réunions de travail au bureau). Sans mentionner la rémunération de ses
efforts, qui, par comparaison avec la mienne est multipliée à ce que je sais
par 200.
***
De nouveau dans le bureau. La magie du spectacle est finie.
Donatella me salue très froidement, si on peut nuancer les
différents degré du froid. Il y a un degré de froid, le froid absolu, en
dessous duquel on ne peut pas descendre et nous y sommes. C’est pour ça que je
ne me casse pas la tête à essayer de comprendre les raisons de cette nouvelle
période glaciaire.
Je me mets au travail avec zèle. Je voudrais retourner
derrière la scène le plus vite possible. Je suis contaminée par le virus du
spectacle.
M. Shlomsky me dicte une douzaine de lettre. Il commence à
travailler sur le projet de la production «Lady Macbeth de Mzensk» à New
York. Youpi ! Il organise des
visites techniques et des rendez-vous avec les responsables du théâtre. Il y a
un décalage horaire de moins 6 heures avec New York, ce qui veut dire qu’il
faut rester réactive jusqu’à minuit, mais ça ne me dérange pas.
Mme Duval me raconte que M. Shlomsky est très content de
moi. Il lui a dit plusieurs fois que je travaille très bien, et qu’il est
satisfait d’avoir trouvé quelqu’un pour bien s’occuper du Maestro Sergeevich.
Elle m’avertit de faire attention à Donetella, puisque c’est elle qui
s’occupait du Maestro avant. Cela explique la période glaciaire.
-
Mais elle a d’autres grandes stars pour
s’occuper. Hector Morel par exemple! On ne manque pas de stars après Maestro
Sergeevich, n’est-ce-pas ! – je suis époustouflée.
-
Oui, mais ce n’est pas la même chose,
Maestro Morel ne lui dit même pas bonjour quand elle est en tournée avec
lui. Il est comme ça, l’enfant prodige
qui, avec l’âge, est devenu un enfant gâté de 70 ans. Ses caprices et excès
sont rocambolesques, c’est dur et pas très enrichissant sur le plan personnel
de travailler avec lui. Maestro Sergeevich est notre star préférée, et c’est
toi qui est en charge de lui maintenant.
-
La gloire ! – dis-je en me moquant
un peu – Mais je n’ai pas l’habitude des intrigues de bureau. Cela ne m’a
jamais intéressé. Je ne sais pas trop quoi faire pour lui plaire. Renoncer à
mon travail ? !
-
Ina , je vous dis seulement de
faire attention!
Je la remercie pour l’avertissement. Je ne crois pas qu’elle
a une sympathie particulière pour moi. J’explique son avertissement par son
sens de la justice qu’elle a démontré en plusieurs occasions. Mais je ne sais
pas vraiment comment faire pour neutraliser les intrigues. Je les ai toujours
ignorées et spécialement cette fois-ci. J’ai tellement de choses à faire, que
je ne peux pas m’occuper en plus de Donatella. Et puis, je ne la considère
vraiment pas comme une concurrente sérieuse. Le bruit exceptionnel qu’elle fait
autour de sa personne et de son travail ne m’impressionne pas au point de la
croire exceptionnelle. Je m’imagine que c’est un point de désaccord
insurmontable entre nous.
***
M. Shlomsky me dit aujourd’hui que je dois m’occuper du
concert de Maestro Sergeevich avec
Je calcule vite - je serais enceinte de 3 mois. Il faut que je demande à mon gynécologue jusqu'à quel mois de la grossesse je peux voyager en avion. Je me souviens d’histoires d’accouchements qui ont eu lieu dans des avions et je ne veux pas, bien sûr, essayer.
Je suis désormais pleinement occupée par mon travail et je
ne peux pas m’en plaindre.
Je travaille souvent jusqu’au 9h00 le soir, et le samedi,
mais c’est passionnant.
M. Shlomsky ne m’a toujours pas remerciée pour mon travail à
Buenos Aires, mais il a dit que c’était jusqu’à présent la meilleure production
de «Lady Macbeth de Mzensk». Il ne m’a pas payée non plus les heures
supplémentaires, mais j’ai une récompense morale par le fait d’avoir du travail
et je me souviens très bien du sentiment d’infériorité que j’avais en attendant
celui-ci.
-
C’est une tactique d’exploiter les
employés au maximum avec leur propre accord et sans qu’ils en deviennent conscients
– me dit Roger. - Et surtout, n’oublie pas que tu es enceinte !
-
Oui, mais je ne peux pas encore lui
dire que je le suis.
-
Tu dois le lui dire avant le quatrième
mois de grossesse.
-
Bien, ça sera pour le voyage à Bilbao.
Ma grossesse ne me dérange pas beaucoup. Sauf que je mange
le double et que j’ai toujours faim.
***
Je sens que Donatella et de plus en plus nerveuse. Plus je
travaille avec M. Shlomsky, plus elle est en conflit avec lui , comme si
on ne pouvait pas bien travailler tous ensemble, comme si le bon travail de
l’un allait aux dépends de l’autre. Je n’ai toujours pas compris la dynamique
du travail de l’agence, mais je ne m’occupe pas trop de cela.
De temps en temps, j’entends des disputes à haute voix entre
M. Shlomsky et Donatella, des claquements de portes. Elle m’ignore
complètement, mais je reste joviale avec elle, comme toujours. Les intrigues,
elles doivent s’étouffer toutes seules, comme un feu en manque d’oxygène. Et
bien, je ne veux pas donner des bouffées d’oxygènes aux intrigues en m’y
mêlant.
Je travaille sur l’organisation du concert de Bilbao avec
Giorgio. C’est à dire qu’ il fait la plupart du travail sans trop m’expliquer,
et me demande de faire des tâches précises en cas de besoin.
La première fois que j’ai demandé à Giorgio de m’expliquer
quelque chose, il m’a répondu :
-
Tu sais, à moi, personne ne m’a jamais
expliqué comment on travaille ici. Mon prédécesseur m’a dit :
« Assied-toi et regarde-moi travailler ». Je me suis débrouillé tout
seul.
Après cette réponse peu encourageante, j’essaie de me
débrouiller toute seule. Parfois, je demande des explications à Demis. Il est
un amour de collègue, très attentionné et, quand il connaît la réponse, il se
donne la peine de me l’expliquer en détail. Malheureusement, il ne passe de
contrats ni avec les artistes, ni avec les sites, ni avec les compagnies
aériennes, etc. Tous ça est de la compétence de Giorgio et de Donatella, c’est
à dire verrouillé, mystifié, inaccessible. Goran me donne parfois des
informations, d’une façon joviale et détachée, mais il ne travaille pas dans la
domaine de l’organisation. Et je n’ose pas demander trop d’explications à M.
Shlomsky.
J’organise le calendrier de Maestro Sergeevich et tout ce
qui concerne les projets à développer.
J’ai eu le courage de poser des questions à Donatella à
propos de Maestro Sergeevich, mais elle m’a vite répondu :
-
Je n’ai pas le temps – et elle s’est
mise à taper sur le clavier de son ordinateur à en casser les touches.
Bref, débrouille-toi et ne dérange personne. J’essaie de me
débrouiller aussi bien que je peux.
***
Maintenant, je travaille souvent avec M. Shlomsky - le matin
au café et l’après midi dans son bureau.
Il me donne à faire des demandes de disponibilité des
orchestres pour différents projets. La liste des orchestres pour chaque projet
est faite par lui avec l’aide de son pendule. Il ouvre les pages de « Year
book of music » et il place son pendule à
C’est le pendule qui décide également pour ses voyages, ses
rencontres et le budget qu’il faut demander aux sites pour nos projets. Il
écrit plusieurs chiffres à une certaine distance les uns des autres et il met
le pendule au dessus. Je n’ai toujours pas compris comment il interprète les
balancements de celui-ci, mais je ne demande pas d’explications, bien sûr.
Mme Duval m’a dit qu’il examine toutes les candidatures
d’embauche avec son pendule.
-
Et qu’est ce qu’il a dit pour moi, le
pendule ?
-
Il était négatif pour ta candidature.
-
Ah oui, et pourquoi m’a-t-il embauché
contre l’avis de son pendule ?
-
Je ne sais pas, il faut demander au
pendule !
***
Vers 10h00 du matin, arrivant à Monaco depuis sa maison du
bord de mer au Cap d’Ail, M. Shlomsky me convoque, comme d’habitude, dans un
des cafés à coté du Metropole pour travailler. Je prends donc mon bloc et je me
rends dans le café. Il arrive avec Demis et commande son petit déjeuner qu’il
prend entre les appels téléphoniques et les lettres qu’il me dicte.
Demis déjeune parfois avec lui.
-
Il ne prend qu’un café le matin. Je ne
sais pas quoi faire avec ce garçon. – se plaint souvent M. Shlomsky. – Comment
est-ce que l’on peut vivre en mangeant si peu ?
-
Mais je dois perdre 3 kilos. Je ne veux
pas manger ! – dit Demis avec obstination.
-
Tu dois manger ! – dit M. Shlomsky
on lui mettant un croissant dans l’assiette. – Pour moi, allez ! Fais-moi
plaisir !
-
Arrête ! Tu me traites comme un
bébé !
Demis est plutôt macho et il n’a pas encore fait son coming
out, évidemment. Il vit son homosexualité en toute discrétion et s’énerve quand
M. Shlomsky le traite de cette manière devant tout le monde.
Parfois on déjeune ensemble, et alors c’est au tour de Demis
de s’occuper de M. Shlomsky.
-
Je te commande un filet de poisson cuit
à la vapeur – l’informe Demis
-
J’en ai marre de faire du régime !
Je veux un cordon bleu avec un tiramisu –proteste M. Shlomsky comme un enfant
pourri, gâté.
-
Pas question ! – dit Demis sur un
ton autoritaire.
-
Il m’interdit le gras, les sucreries,
le fromage – se plaint M. Shlomsky. – A
la maison il ne me donne que des carottes. Mais je ne suis pas un lapin,
enfin !
Ils s’occupent l’un de l’autre avec une tendre attention et
beaucoup d’affection. Je regarde attendrie
ces scènes de ménage, mais je garde mes distances. Je ne veux pas leur
montrer ma sympathie, ce serait déplacé. Je respecte la discrétion de Demis et
je ne veux pas lui imposer ma compréhension, surtout pas de la manière
démonstrative de Donatella qui trouve très chic d’avoir l’esprit ouvert et ne
manque jamais une occasion d’exprimer son approbation des liaisons
homosexuelles.
Je considère l’homosexualité comme une partie de la nature humaine. Selon Freud, l’homme est bisexuel par constitution et l’hétérosexualité est un choix - c’est le besoin de procréation et de protection de la progéniture qui l’impose. Selon d’autres théories, l’homosexualité masculine est le résultat de la prédominance des hormones féminines dans une minorité de la population, où le résultat d’une éducation ou d’un environnement dévirilisant. Quoi qu’il en soit, le choix d’un partenaire, incluant son sexe, ne me concerne pas. Je respecte le mystère de l’attraction entre le gens et je n’essaie jamais de m’expliquer pourquoi ils sont ensemble. Sans parler d’approuver ou de désapprouver.
***
Je pars avec M. Shlomsky à Paris pour un rendez-vous avec
Maestro Sergeevich. Nous arrivons chez lui vers 18h30.
Zoya, son employée de maison, nous accompagne dans le salon
et nous offre du thé en attendant Maestro Sergeevich.
Je regarde le salon, stupéfaite. Il ressemble à un musée. Je
savais qu’Olga Ivanovna est une collectionneuse passionnée, mais cela dépasse
mon imagination.
Il y a peu de meubles, mais ce sont des antiquités, des
grands tableaux avec des portraits sur les murs et beaucoup de vitrines avec
des objets précieux. Je regarde tout ceci avec admiration quand Maestro
Sergeevich arrive en robe de chambre, l’air fatigué.
Il nous salue cordialement.
-
Je suis vexé que tu m’ais dit de ne pas
venir te voir sans Ina – j’entends M. Shlomsky se plaindre. Je ne le savais
pas.
-
Mais regarde-toi, comment quelqu’un
pourrait avoir envie de passer des heures avec toi – lui dit le Maestro en
plaisantant.
M. Shlomsky ne trouve pas ça drôle. Le Maestro l’embrasse.
– C’est surtout pour
éviter des erreurs sur les dates. Ina prends des notes et travaille bien .
Nous avons vérifié toutes les dates avec le calendrier
personnel du Maestro. Effectivement il y avait des erreurs, surtout en ce que
concerne les années à venir. Maestro Sergeevich nous a donné d’autres dates
pour de nouveaux projets. M. Shlomsky est ravi.
Je suis époustouflée par le calendrier du Maestro. Il a un ou deux mois de libre par an. Le reste
du temps, il sillonne la planète. Les tournées obligatoires annuelles au Japon
où il est l’invité personnel de l’empereur, les concerts aux Etats-Unis, en
Russie, en Europe, en Asie, en Australie, en Amerique du Sud, etc.
Il nous montre quatre valises dans l’anti-chambre, autour
une table ronde.
-
Ce sont mes valises « Quatre
saisons » – nous explique-t-il – Puisqu’il m’arrive souvent de changer de
zone climatique, de voyager de Stockholm à Rio de Janeiro, par exemple, je dis
à Zoya de me préparer la valise d’été. Je passe toujours par Paris pour mes
vols de correspondance afin de changer de valises. Si je n’ai pas le temps de
passer à la maison, c’est mon chauffeur qui m’amène la bonne valise à
l’aéroport. Comme cela, je voyage légèrement, avec seulement un bagage et mon
violon.
-
Quelle idée géniale! – je m’exclame.
A ce moment, je croise le regard navré de M. Shlomsky et je
ne peux pas m’empêcher de sourire.
M. Shlomsky, par contre, voyage avec ses valises
« Quatre saisons » toutes ensemble. Il y en a même une 5° pour le cas
de l’apparition inattendue d’une 5° saison. Le climat est devenu si
imprévisible aujourd’hui ! Avec ses valises « Cinq saisons » il
peut être sûr de faire face à tous les changements climatiques possibles et
imaginables, telle une tempête de neige équatoriale ou une canicule arctique.
En plus, il porte toujours une 6° valise avec sa « documentation ».
Comme cela, si il est coincé par un cataclysme climatique quelque part dans le
monde, il est sûr de ne pas s’ennuyer jusqu’à la fin de ses jours, si il décide
de la mettre en ordre.
-
L’organisation est très importante,
chère Inotchka. – j’entends la voix méditative du Maestro. - Plus compliquée
est la vie, mieux elle doit être organisée. Moi, je me demande toujours comment
peut fonctionner Martin dans un pareil chaos. Depuis que je le connais, c’est
toujours le chaos plus ou moins organisé chez lui.
-
Bien, bien ! Tu t’amuses tout le
temps à me critiquer. Moi je travaille jour et nuit pour organiser des projets
exceptionnels pour toi, j’essaie de réaliser tes rêves artistiques et qu’est ce
que je reçois en retour, des critiques !- se plaint M. Shlomsky comme un
enfant incompris.
-
Non, Martinochka, tu sais que
j’apprécie beaucoup ton travail – dit le Maestro attendri.
-
Je fais de grandes productions pour ton
seul plaisir, comme «Lady Macbeth de Mzensk» par exemple.
-
Oui dorogoj, je te suis reconnaissant. Tu
le sais.
-
Ca ne fait pas de mal de le dire de
temps en temps ! – dit M. Shlomsky en boudant.
Nous travaillons jusqu'à 22h00, puis nous dînons chez le
Maestro et Olga Ivanovna dans une atmosphère familiale et détendue. Nous
partons vers minuit, fatigués mais satisfaits de ce rendez-vous de travail.
***
Le matin, je pars avec M. Shlomsky pour l’aéroport. Il doit
aller à Londres et moi à Nice. Dans le taxi, M. Shlomsky me donne un paquet et
me dit un peu embarrassé :
-
Ina, s’il vous plait, donnez cette boite
à Demis.
Je prends le paquet et je vois une boite de chocolats
décorée avec des cœurs rouges.
Que c’est touchant, que c’est attendrissant ! J’ai du
avoir un sourire parce que M. Shlomsky soupire et dit, à peine audible :
-
Eh oui, avec l’âge on devient débile !
-
Mais qu’est ce que vous
racontez? !
-
Dans deux jours j’ai 60 ans – dit-il
avec une voix agonisante.
-
Mais c’est le meilleur âge de l’homme.
C’est la maturité, la sagesse, la conciliation avec le monde et soi même, la
force tranquille et efficace…
-
Vous voulez dire la décrépitude, la
résignation avec le monde et soi même, la faiblesse, la sagesse peut-être, mais
qui a besoin de ça ? – m’interrompt-il.
-
Mais non, vous avez un manière de
tordre la vérité … Regardez, tous les grand chefs d’orchestre travaillent
jusqu’à l’âge de 75-80 ans.
-
C’est vrai, ils meurent sur la scène –
dit-il d’une voix macabre.
-
Mais c’est bien, c’est une mort
clémente, en pleine action, sans souffrance.
-
Quelle aubaine ! – ironise-t-il.
-
Mais à soixante ans, ils sont au sommet
de leur carrière….
-
Après, c’est le déclin.
-
Non, les grands chefs d’orchestre
restent au sommet longtemps, comme Karajan, Menuhin !
-
Vous êtes gentille, Ina, vous avez
aussi une manière de tordre la vérité –
me rétorque-t-il.
-
Bien, finalement « the best things
are happening in our minds » *(les plus belles choses se produisent dans
nos esprits) . Si vous voulez croire dans un déclin prévu, je ne peux pas vous
en empêcher. Mais la réalité vous contredit, évidemment, il suffit de ne pas
avoir de préjugés….
-
C’est d’Oscar Wilde, n’est ce
pas ?
-
Oui, c’est une paraphrase.
-
C’est beau, c’est vrai. Il ne faut pas
penser négativement. Vous avez raison. – dit-il conciliant. – Peut-être !
– ajoute-t-il aussitôt en reprenant sa posture de grand boss. – Bien, n’oubliez
pas d’envoyer les lettres et de vérifier la disponibilité des orchestres pour
les dates que je vous ai données.
Bien, la crise est passée.
La vita é bella !
***
Samedi je pars en voiture à Vérone avec Roger! Nous
allons assister au ballet «
M. Shlomsky ne voulait pas y aller, bien sûr, mais il me dit
que moi, je peux perdre mon temps comme je veux.
- C’est le plus long ballet que existe. Trois heures au moins
– m’avertit-il
-
Mais c’est si romantique, «
M. Shlomsky hoche la tête, car il désapprouve évidemment mes
critères « artistiques » dans ce cas.
Nous partons de bonne heure le matin.
- Tu es sûre que ce
n’est pas trop pour toi, dans ton état – demande Roger soucieux.
-
Mais je ne suis même pas au quatrième
mois ! 4-5 heures en voiture, ce n’est pas plus grave que 15 heures en
avion. Et je suis si heureuse de partir avec toi en week-end romantique à
Vérone que je pourrais y aller à pied.
Nous arrivons en début d’après-midi, nous nous installons à
l’hôtel puis nous visitons la ville – la zone piétonne, la maison de Juliette.
Je monte sur le balcon de Juliette alors que Roger est en bas, à genoux, la
main sur le cœur ! Que c’est romantique !
-
L’amour, est-ce que ça rend gaga ?
– je pose sérieusement la question à Roger.
-
Mais bien sûr, ma chère, est-ce qui je
n’en suis pas la preuve ? !
-
Mais c’est moi !
-
Mais non, c’est moi !
Nous prenons notre « five o’clock tea » à la
terrasse d’un café sur la place des fleurs, main dans la main, caressés par les
doux rayons du soleil d’après midi. Nous profitons de toutes les cours en
arcades de la ville pour nous donner des bisous, et il y en a beaucoup.
-
Je parie qu’ils ont construit ces
arcades pour cette seule raison– me dit Roger
– C’est une cachette parfaite pour les amoureux.
C’est la ville la plus romantique du monde, j’en suis sûr.
Mais enfin, même le désert peut être romantique si on est amoureux.
Le soir, nous sommes au théâtre en grande tenue.
Le ballet est très beau et très long ! Je me laisse
entraînée dans ce monde enchanté de fées, princes et princesses.
Après le ballet, nous retrouvons le Maestro et sa femme pour
aller dîner ensemble dans un restaurant typique de la zone piétonne.
Il nous raconte ses répétitions.
-
Le ballet, c’est la chose la plus dure
à diriger. Pendant les répétitions, l’étoile du ballet russe - le prince, est
venu plusieurs fois me dire « Maestro, est-ce que vous pouvez diriger ce
passage un peu plus lentement. Je viens de terminer une pirouette et je dois
faire des sauts, il faut que je reprenne mon souffle entre les deux, vous
comprenez ! » Mais bien sûr, mon cher, et je continue exactement comme
avant. Cinq minutes après, il y a la princesse qui me demande de diriger plus
vite un autre passage, parce qu’elle doit faire des pas de deux et que la
lenteur la fatigue. « Mais bien sûr ma chère ! ». Si je les écoute,
je dois diriger comme un gramophone en panne, une fois vite, une fois
lentement, etc. Et ce n’est pas la peine de leur expliquer mon métier. Pour
eux, j’imagine, la musique est un décor pour leurs mouvements. Vous savez, le
métier du chef d’orchestre est comme celui du dompteur. Quand il entre dans la
cage, il doit avoir une présence autoritaire
– son regard, sa mine, sa posture, tout cela doit révéler la force de la
volonté et la domination, sans parole. Sinon, il se fait bouffer par les lions.
C’est la même chose avec le chef d’orchestre. Quand j’entre dans la salle de
répétition pour la première fois, il y a un silence. Si je ne les ai pas sous
contrôle dans les premières 5 minutes, je ne les aurai jamais. Au bout de 5
minutes le silence continue, ou ils se mettent à parler entre eux et ils ne
m’écoutent plus.
-
Mais est-ce que c’est différent à
chaque fois ?
-
Ah oui, vous avez des dompteurs qui se
font bouffer par les lions après des années de travail.
***
Un week-end romantique avec Roger, ça fait du bien. Le lundi
je suis revenue au bureau pleine d’élan.
C’est maintenant difficile d’accéder au bureau à cause des
préparatifs pour le Grand Prix d’Automobiles. Il y a des déviations partout, et
sur le boulevard Albert Ier on a déjà commencé à installer les grillages et les
tribunes. Je ne peux plus prendre mon café au soleil dans le café à côté de la
piscine, parce qu’il a disparu.
Mais la vita è bella.
09/05/03
J’arrive à l’aéroport de Nice où j’ai rendez-vous avec M.
Shlomsky pour aller à Bilbao via Madrid. Je vois M. Shlomsky arriver avec ses
six valises, comme d’habitude. Puisque le chariot est plein et ses mains
occupées, il me demande de porter son sac avec « la documentation ».
Je le soulève et je le repose par terre, tout de suite.
-
Il pèse au moins 20 kg !
-
19 pour être précis. C’est un bagage à
main et il ne doit pas dépasser
-
Je ne peux pas le porter, il est trop
lourd.
-
Ah oui ! Je vous demande pardon,
Mademoiselle ! – commence-t-il avec un ton entre critique et moquerie.
-
Je suis enceinte – il est temps de le
lui dire, puisque l’occasion se présente.
Il s’arrête brusquement, pose ses bagages par terre et me
regarde droit dans les yeux, incrédule.
-
Ce n’est pas vrai !
-
Oui, c’est vrai !
-
De combien ? !
-
De trois mois.
-
Pourquoi vous ne m’avez pas dit ça
avant ?
-
Je vous le dis à temps, selon la loi,
c’est-à- dire avant le 4° mois.
-
Oh mon Dieu, je suis perdu !
Je le regarde, choquée ! La dernière chose que
j’attendais de lui est de se sentir perdu à cause de ma grossesse ! Je ne
comprends pas !
-
Et Maestro Sergeevich, qu’est-ce que je
dois faire avec lui ?
-
Je ne comprends pas. Je vais m’absenter
pendant 4 mois seulement, selon les lois monégasques. Deux mois avant
l’accouchement et deux mois après. Je peux travailler sans problèmes jusqu’à
septembre et reprendre le travail en janvier.
-
Donatella avait raison – il hoche
la tête en désapprouvant.
-
En quoi ? !
-
Rien !
Nous entrons dans un café.
Je comprends encore moins.
-
Eh bien, mes félicitations ! –
dit-il avec une voix agacée. – Je crois que c’est ce que l’on dit dans des
occasions pareilles.
-
Merci ! – je réponds avec un
sourire forcé.
Si ça dépendait de la bonne volonté des patrons, les femmes
n’auraient jamais mis au monde des enfants. Mais j’essaie de le comprendre. Le
pauvre patron, avec des employés qui ne choisissent jamais les bons moments
pour mener leur vie privée, narcissiques au point de vouloir se reproduire,
égoïstes car ils mettent dans ce monde terrible des enfants sans penser à leur
bien-être et surtout pas à celui de leur patron, hypocrites, car ils mènent une
double vie (professionnelle et privée), perfides, car ils ont des intérêts en
dehors du bureau et complètement non fiables s’ils sont hétérosexuels et se
marient. Bref, les employés sont les ennemis payés du patron, Arrivé a ce point
de réflexion j’éprouve une vraie compassion pour mon patron, et je suis presque
en colère contre moi. L’empathie, ce n’est pas toujours bon pour la santé
mentale, à moins d’être schizophrène.
Dans l’avion, nous travaillons, c’est à dire que je prends
des notes tout en respirant profondément pour m’empêcher de vomir.
Nous arrivons tard dans l’après-midi à Bilbao. M. Shlomsky part pour l’hôtel. Je reste à l’aéroport pour attendre l’arrivée du Maestro Sergeevich.
Le Maestro arrive avec seulement une valise et son violon.
-
Toujours avec votre violon ?
-
Oui. Nous sommes inséparables. Si
quelqu’un veut me le prendre, il faudra qui il me tue.
C’est un Guarneri, je le sais. Son Stradivarius est dans un
coffre fort en Suisse, m’a-t-il confié à Buenos Aires, d’où il ne le sort que
pour les grandes occasions.
-
Vous le prenez même pour de brefs
voyages de deux trois jours ?
-
Oui, Inotchka dorogaja. Je dois
toujours m’exercer, même une demi-heure par jour, mais tous les jours.
Je savais qu’il s’exerçait le matin à Buenos Aires, mais je
ne savais pas qu’il le faisait si régulièrement.
-
La virtuosité, Inotchka, c’est 1 % de
talent et 99 % de travail – dit-il sobrement – Comme le succès d’ailleurs.
Le Maestro a une suite dans le meilleur hôtel de la ville.
Cette fois, j’ai une chambre simple dans le même hôtel. M. Shlomsky nous
retrouve dans le hall et invite le
Maestro à dîner.
-
Je vais dîner dans ma chambre, je suis
trop fatigué.
Je l’accompagne dans sa suite et je l’aide à défaire sa
valise. Je commande le dîner pour lui et, à son invitation, pour moi aussi.
-
Je voudrais vous donner une lettre à
expédier, après le dîner, si ça ne vous dérange pas ?
Quelle gentillesse ! Les vrais grands hommes sont d’une
modestie et d’une humilité exemplaire !
Nous dînons ensemble en discutant de ses projets, en parlant du musée Guggenheim à Bilbao et des arts plastiques. Il me parle de ses rencontres avec Dali et Gala, Marc Chagall et Vava (son épouse). Je suis enchantée. C’est passionnant de l’écouter. La plus simple histoire racontée par lui devient exceptionnelle. Sa vie est un saga de grandeur et / ou de déclin d’états, de systèmes politiques, de célébrités, de valeurs, d’arts, mais surtout un hymne à la créativité humaine et au travail.
Après le dîner, il me donne une lettre privée et je descends
à la réception pour l’envoyer par fax.
-
Votre lettre à été envoyée – me dit le
réceptionniste en me rendant la lettre.
-
Ina, qu’est-ce que c’est comme
lettre ? – j’entends derrière mon dos la voix inquisitoire de M. Shlomsky.
-
Bonsoir! C’est une lettre privée de
Maestro Sergeevich – je réponds en pliant la lettre.
M. Shlomsky essaie de la prendre, mais je la mets vite dans
mon sac.
-
C’est pour qui cette lettre ? –
demande-t-il énervé.
-
Je ne sais pas, c’est privé et je ne
l’ai pas lu.
Il me regarde comme si il m’avait attrapée en flagrant délit
de trahison.
-
Je dois partir. Maestro Sergeevich
attend sa lettre – et je file – Si vous avez besoin de moi, je descends tout de
suite.
Je m’éloigne rapidement. Je ne peux pas lui donner la lettre.
C’est une lettre privée m’a dit le Maestro, et je respecte sa vie privée.
Certes, M. Shlomsky est mon patron, mais pour moi la loyauté envers le patron
est soumise et non superposée à l’éthique.
Je ferais la même chose si la situation était inversée.
Je rends la lettre au Maestro avec la confirmation d’envoi
par fax, et je rentre dans ma chambre, déprimée. Comment est-ce que je peux
concilier le loyauté vis a vis des deux, sans me rendre coupable
d’indiscrétion ? Je me suis endormie en ruminant ce sujet, sans avoir
trouvé une solution satisfaisante.
***
Il pleut à Bilbao. La journée se passe en répétitions. On m’appelle à l’orchestre pour traduire au pianiste espagnol les commentaires du Maestro qui parle russe, car l’orchestre est russe.
Le Maestro a déjà fait des répétitions avec l’orchestre à
Moscou et tout se passe très bien.
Le soir, j’assiste au concert à coté de M. Shlomsky. Le
répertoire est léger, et il y a un morceau de Bernstein dédié au Maestro
Sergeevich, une courte pièce, pétillante comme du champagne, pleine d’humour et
d’esprit.
Le concert est un grand succès.
Après le concert, il y a 30 personnes qui attendent devant la loge du Maestro.
Je fais le tri, mais celui-ci est de bonne humeur et il les
accueillie tous. Dans sa loge, la direction du théâtre a organisé une petite
réception avec 10 invités.
M. Shlomsky m’envoie chercher le directeur général de
l’orchestre. Je suis dans le restaurant du théâtre quand je vois M. Shlomsky
arriver, transpirant et tout rouge.
-
Le Maestro m’envoie vous chercher. Il
ne veut pas commencer la réception sans vous – me dit-il d’un ton accusatoire
comme si j’avais commis un crime, le crime de lèse-majesté. Et la majesté,
c’est M. Shlomsky.
C’est trop ! Ma grossesse, la lettre privée de Maestro
Sergeevich et maintenant le comble – envoyer M. Shlomsky me chercher comme s’il
était un « boy », parce que la réception ne peut pas commencer sans
moi, malgré SA présence et celle des notables de la ville….
Je baisse la tête et je rentre dans la loge avec un sentiment
de profond inconfort.
Bref, je suis coupable.
Coupable de lui avoir volé de nouveau la vedette.
***
Il y a une atmosphère tendue entre moi et M. Shlomsky. Il me
parle très peu, seulement si nécessaire, il a l’air d’une victime.
Nous embarquons dans le Cessna privé pour aller à Valencia.
Le pilote est une dame.
-
Bien, s’il faut mourir, ce sera au
moins en charmante compagnie – plaisante le Maestro – Je ne pense pas à toi
Martin, bien évidement !
Il fait discrètement un signe de croix et nous partons.
L’intérieur de l’avion est très élégant, en cuir blanc, mais
le voyage n’est pas très confortable à cause du bruit et des vibrations.
A l’aéroport de Valencia, les notables de la ville nous
attendent. Nous partons dans une limousine pour un tour de la ville. Nous
visitons la cathédrale et parlons avec l’évêque.
Puis il y a des rendez-vous, un déjeuner dans un restaurant
typique avec une célèbre actrice (je crois qu’elle a eu un Oscar mais je n’ose
pas lui poser la question). L’après midi, encore des rendez-vous. Dans la
soirée, le Cessna nous attend pour nous
amener à l’aéroport de Madrid.
Une fois installé dans l’avion, Maestro soupire avec
soulagement.
-
Je préfère deux répétitions à un
rendez-vous d’affaire, mais enfin, la vie n’est pas faite que de plaisirs.
Les rendez-vous étaient utiles et plusieurs événements
lointains ont été évoqués.
Arrivés à Madrid, j’accompagne le Maestro jusqu’à
l’embarquement pour son vol vers Londres, puis je pars sur Nice, via Paris.
M. Shlomsky est parti à Rome pour un rendez-vous avec Mme
Callisto, la directrice de son association napolitaine.
Roger m’attend à l’aéroport. Je lui raconte rapidement les
problèmes que j’ai avec M. Shlomsky.
-
Ne te fais pas de soucis. Il ne peut
rien faire. Il ne peut pas te licencier parce que tu es enceinte. Finalement,
c’est une boite misogyne !
-
Misogyne ! Tu n’as pas tout à fait
tort. Imagine toi, même Donatella dit qu’elle ne supporte pas les petits
enfants. Elle veut en avoir un grand, tout fait, déjà au CP. Non, tu as tort,
il y a Martina, un tour manager qui a voulu adopter un enfant avec sa
concubine, mais ça n’a pas marché.
***
Nous avons rendez-vous à Vienne avec Maestro Sergeevich, le
directeur du ballet du Bolchoi Theatre et M. Goldblum pour mettre au point la
production du ballet « Roméo et Juliette » de Prokofiev.
Le rendez-vous est fixé à 13h00 dans la suite du Maestro à
l’hôtel Impérial. Maestro a un concert au Musikverein avec le Wiener
Philharmoniker demain et il a accepté de nous rencontrer entre les répétitions.
M. Shlomsky et moi sommes arrivés vers 11h00. Nous avons eu
à peine le temps de poser nos valises à l’hôtel Marriot, de nous changer,
manger un brin, rencontrer les autres invités à la réception et aller à pied à
l’Impérial.
Je suis contente d’être de nouveau à Vienne. J’ai passé ici
un tiers de ma vie. Il y a 3 ans que je vis en France et un an que je suis
venue ici pour la dernière fois, mais j’ai toujours le sentiment de retourner à
la maison. J’ai appelé mes amis Paul, Heidi et mon ancien partenaire dans
l’agence touristique qui nous avons fondé ensemble, le comte Maximilian von
Hochstein, pour leur dire que je serai à Vienne pour 2 jours seulement pour des
rendez-vous de travail, mais que j’aimerais beaucoup les voir dès que j’aurai
un peu de temps.
« That’s what friends are for * - me dit Paul - Pour
passer en dernier. » Il est directeur d’une banque privée, mais il m’a
promis de se rendre disponible et d’être en « stand by » pour un
rendez-vous.
Heidi et Maximilian aussi.
Maestro Sergeevich nous accueille dans une suite somptueuse.
Il est très content de voir Igorovich, qui était autrefois une star du ballet
avant de devenir directeur. Il a gardé l’allure et la posture d’une étoile,
malgré les années.
Les négociations qui sont en cours depuis des mois doivent
se finaliser ici et aboutir à un accord.
M. Shlomsky sera le producteur et le ballet aura sa première mondiale
l’année prochaine à Rio de Janeiro.
Après une discussion animée de 2-3 heures, les éléments
principaux sont arrêtés et tout le monde est content. M. Shlomsky commande du
champagne et l’on porte des toasts au succès de la future production. Il règne
une légère euphorie, Igorovich danse la valse avec son assistante, Goldblum
fait des photos.
-
Mes enfants, je dois interrompre la
fête à contre-cœur parce que j’ai une répétition dans une heure, et que je dois
me préparer. Je demande seulement à Ina de rester pour m’aider pour le
calendrier de la production. On se voit ce soir à 20h00 pour le dîner.
Tout le monde le salue et part. M. Shlomsky me dit qu’il
m’attend au café de l’hôtel.
Une fois les autres partis, le Maestro veut connaître les
honoraires prévus pour les jeunes stars du ballet russe.
-
Je ne peux pas vous le dire, Maestro –
je réponds à contre-cœur.
-
Inotchka, je sais que les artistes
russes sont prêts à travailler avec moi gratuitement, et que M. Shlomsky abuse
largement de cela pour les payer très peu. Après, je me sens mal à l’aise
devant eux, comme si je participais au complot. Et puis j’essaye toujours
d’aider les jeunes artistes russes et je ne veux pas qu’on utilise ma renommée
pour abuser d’eux, tu comprends ?
-
Oui, Maestro, je vous comprends, mais
je vous prie de ne pas me demander cela. Vous pouvez demander à M. Shlomsky
directement, il ne peut rien vous refuser, il vous le dit souvent.
-
C’est ce qu’il dit, mais c’est un
renard pour ce qui concerne les affaires.
Il me regarde droit dans les yeux pour détecter ce que j’en
pense. Il baisse les bras.
-
D’accord Inotchka, dorogaja. Je vois
que tu es loyale et c’est bien comme cela. Tu es quelqu’un de bien, c’est pour
ça que j’ai confiance à toi. J’ai essayé, on ne sait jamais…
-
Merci Vanja! Vous êtes quelqu’un de
bien aussi. Je comprends vos soucis pour les artistes et je crois sincèrement
que vous pouvez demander à M. Shlomsky
de leur accorder les honoraires qui vous semblent appropriés.
Je suis tout de même admirative pour la noblesse de ses sentiments.
Il me confie des fax à expédier de la réception et je pars.
Une demi-heure plus tard,
j’arrive au café de l’Impérial et je vois M. Shlomsky, l’air agacé, qui
m’attend avec M. Goldblum.
-
Qu'est ce que vous avez fait avec le
Maestro ?
-
J’ai mis à jour son dossier pour le
ballet et j’ai envoyé des fax pour lui.
-
Quel genre de fax ?
-
Privés.
-
Est-ce que vous savez qui vous paye et
pour qui vous travaillez ? – il hurle.
-
Oui. Et celui qui me paye m’a demandé
d’être à la disposition du Maestro, s’il se souvient.
-
Elle a toujours raison, tu vois. On ne
peut rien lui dire !
-
Mais si vous changez vos consignes, je
les suivrai bien sûr.
-
On va voir ça ! – me dit-il menaçant.
Mon portable sonne, C’est Paul. Je m’excuse et je m’éloigne
de la table pour parler avec lui. Je lui donne mon emploi du temps et on
convient d’un bref rendez-vous vers 19h00 au café Schwarzenberg, à confirmer.
Je me tourne et je vois M. Shlomsky devant moi qui m’arrache
le téléphone et raccroche.
-
C’est mon téléphone portable et je ne
veux pas payer pour vos conversations privées – me dit-il rouge de rage.
-
Je vais vous rembourser pour le
« roaming » – lui dis-je d’une voix froide et calme.
-
Et le temps que vous passez pendant les
heures de travail dans vos communications privées, vous allez me les rembourser
aussi ?
-
Je vous les déduirai de mes heures
supplémentaires, quand vous me les paierez.
Il ne me paye pas d’heures supplémentaires comme aux autres
employés. Il considère peut être que je devrais payer pour avoir l’honneur
d’être avec ses stars, comme s’il s’agissait de rendez-vous privés et non
professionnels.
-
Eh bien, je téléphone tout de suite à
Mme Duval et je lui dis de vous payer toutes les heures supplémentaires. Je ne
veux rien vous devoir.
-
Moi non plus ! Qu’elle déduise mes
2 ou 3 communications privées.
-
Vous êtes libre cet après-midi. Je vous
demande seulement de faire honneur à Maestro Sergeevich et de venir dîner avec
nous ce soir !
-
L’honneur sera pour moi – et je lui
tourne le dos.
Je pense à mon bébé. C’est l’unique chose qui puisse me
calmer instantanément. Je ferme les yeux et je lui parle en moi : «
Coucou, mon bébé. Je pense à toi. Si tu entends des battements trop forts du
cœur, ne te fais pas de souci. Donne-moi un petit coup de pied et je me
calmerai, je te le promets. »